Petite histoire du hameau de La Faurie
Une maison noble…
Le terme « Faurie » ou « la Faurie » fait en général référence à la forge ou au forgeron, en occitan ou en gascon. Cette signification vaut-elle en saintongeais ? Nous sommes à la frontière entre la langue d’oc et la langue d’oil, donc il est tout à fait possible que cette origine soit recevable. Y avait-il une activité de forge à La Faurie ? ou plus simplement, un forgeron y aurait-il habité ? Aucune trace ne permet de le dire aujourd’hui.
La maison de la Faurie1 est l’une des trois « maisons nobles » de Rioux-Martin, avec la Curatrie et la Feuilleterie. Cela ne veut pas dire, loin de là, qu’il s’agissait de châteaux… mais simplement que ces maisons constituaient des « fiefs » : un bien qui s’accompagne d’un hommage, c’est-à-dire d’un serment de fidélité et de dévouement à son seigneur (éventuellement de service militaire). Propriété en général de personnes pourvues d’un titre de noblesse, même infime (écuyer par ex.), ce bien pouvait être acquis par des personnes sans titre, comme on va le voir. Nous sommes là dans une logique féodale qui tend à disparaître progressivement à partir du XVIIe siècle. À l’opposé les biens roturiers ne nécessitent pas un tel hommage, mais en revanche son propriétaire doit le cens ou la rente au seigneur local… si on résume : ou bien je jure fidélité, ou bien je paie !
Daniel du Cladier, né au début du XVIIe siècle, épouse en 1634 Marie Gandillaud. Il est sieur de Lestang et de la Faurie à Rioux-Martin. Il décède en 1673 et il est enterré dans l’église de Rioux-Martin. Sa famille y habitait-elle avant lui ? On ne le sait pas, mais c’est le premier de la lignée qu’on appelle sieur de la Faurie ; il est escuyer, ce qui le fait appartenir, mais à un faible niveau, à la petite noblesse2 Ils auront deux enfants, Samuel et Jean. Samuel épouse en 1662 Anne de la Touche et ils auront quatre enfants, tous nés à Rioux-Martin. Jean épouse successivement Huberte de la Touche en 1662 et Marthe de Grimoard vers 1675 et il aura deux enfants, un de chaque mariage, également nés à Rioux-Martin. Ils vivent tous dans cette paroisse et ils y décèdent : Samuel en 1682, Jean en 1701, la deuxième épouse de ce dernier en 1700 et ils sont tous enterrés dans l’église de Rioux-Martin3. C’était une pratique fréquente à l’époque que d’enterrer les nobles ou en tout cas les personnes « de qualité » dans l’église elle-même plutôt que dans le cimetière, comme si la proximité du lieu de culte assurait plus certainement une place au Paradis ! C’est Samuel qui reprend La Faurie à la mort de son père, puis en 1682 Gaston le fils de Samuel.
… acquise par deux roturiers…
Mais il n’y restera pas longtemps, car en avril 1695 il vend La Faurie à deux frères : Jean et Charles Frichou, marchands, le premier de la Genétouze et le second de Bazac. Le bien vendu consiste en : maisons, fournière4, écurie, grange, apand, héraux, jardin, chénevard, terres labourables et non labourables, prés, bois et autres domaines sans aucune exception ni réserves et tout ainsi que ledit sieur de la Faurie en jouit . Gaston Du Cladier se réserve cependant quelques pièces de terre, pré et vignes qui étaient arrentées à différents cultivateurs mais la vente porte également sur « la pièce de pré de la belle eau que ledit sieur de la Faurie avait ci devant engagé au nommé François Arnaud qu’il retirera incessamment ». L’acte indique que la métairie inclut une charrue ferrée, une charrue garnie et un arreau garni5 et précise ce qu’il en est du partage de la prochaine récolte.
Il semble cependant que cette vente n’ait porté que sur une partie de la Faurie. Si l’acte ne mentionne aucune réserve au bénéfice de sa cousine Elisabeth du Cladier (épouse de Henry Dulau, seigneur de Cellettes6), cette dernière a cependant continué d’y habiter : deux enfants au moins sont nés à Rioux-Martin en 1708 et 1712, et probablement à la Faurie. Elle y meurt en 1718, et plusieurs actes postérieurs, de fermage, montrent que la métairie de la Faurie, en tout cas pour une partie, continue d’appartenir à son mari Henri Dulau et à leurs enfants (en 1719 et encore en 1728). Il faut donc en conclure que cette partie-là de La Faurie lui appartenait en propre et ne faisait pas partie de la vente faite par son cousin aux frères Frichou.
Un cheval noir pour payer l’achat !

La vente aux frères Frichou est conclue pour la somme de « deux mille six cents livres de laquelle ils en ont payé comptant audit sieur vendeur la somme de onze cents livres, savoir cent livres en louis d’argent de trois livres douze sols pièce et autre bonne monnaie qui la compose qu’il a prise, serrée et emboursée, dont il s’en est contenté et les mille livres restantes desdites onze cents livres en la livrance d’un cheval de poil noir en tous ses crins avec son harnais presque neuf estimé entre les parties à ladite somme de mille livres » ; en somme une certaine forme de troc… Quant aux 1 500 livres restantes, elles seront payées sur trois ans.
Charles Frichou a dû rapidement être dessaisi de cette propriété, car on trouve dans le registre du greffe de la principauté de Chalais un jugement de 1714 qui montre qu’il est mort en laissant une dette assez substantielle que son frère Jean et ses enfants ont dû apurer. Jean habite La Maurine à La Genétouze, et cette propriété de la Faurie va rester dans la famille Frichou jusqu’à l’époque actuelle comprise.
Qui possédait la Faurie en 1837 ?
Le cadastre napoléonien (en savoir plus) est le premier cadastre parcellaire en France : lancé en 1807 par Napoléon, cette entreprise titanesque a demandé des dizaines d’années pour être menée à bien, et pour Rioux-Martin c’est en 1837 qu’il a été finalisé. Plan cadastral et matrice cadastrale permettent ainsi de savoir à qui appartenaient les parcelles du hameau de la Faurie : sur la reproduction qui suit, on a coloré les parcelles en fonction de leurs propriétaires. Deux d’entre eux se détachent nettement : Bernard Frichou, coloré ici en vert, et Jean-Joseph Lajeunie, en saumon. Il s’agit en fait de la même famille, puisque Jean Joseph Lajeunie est l’époux de Marie Ribéreau Lestang, petite fille de Marie Thérèse Frichou : la sœur de notre Bernard cité à l’instant, autrement dit son petit neuveu. Jean Joseph est alors âgé d’une quarantaine d’année ; Bernard Frichou quant à lui mourra l’année suivante à 84 ans. On voit que la propriété foncière est très concentrée ; ce sont d’ailleurs logiquement les mêmes qui ont le droit de voter à cette époque où le vote est censitaire.
| ha | a | ca | |
| FRICHOU Bernard | 23 | 35 | 30 |
| LAJEUNIE Jean-Joseph | 15 | 86 | 89 |
| BOITARD Jean Eutrope | 1 | 8 | 14 |
| MENARD Jean | 1 | 30 | 48 |
| MOREAU Jean | 1 | 39 | 40 |
| FRADON Catherine, veuve POINEAU | 3 | 12 | 60 |
| MALLET Jacques | 1 | 64 | 32 |

La Faurie, un hameau très habité
Les recensements sont accessibles à Rioux-Martin depuis 1841(sur le site internet des Archives de la Charente), et tous les cinq ans ils permettent d’avoir une vision précise de qui habite où dans la commune, que l’on soit propriétaire, fermier, métayer, journalier, ou simple occupant à un titre ou un autre. En 1841, ce sont 43 personnes qui habitent le hameau de la Faurie (Rioux-Martin compte alors 810 habitants), et 40 personnes cinq ans plus tard. La population du hameau baisse ensuite : entre 1860 et la 1ère guerre, elle oscillera entre 25 et 30 habitants. Certaines familles y passent un peu comme des météores, car on les trouve sur un recensement, parfois sur un second, mais jamais plus. D’autres au contraire y sont durant de longues périodes. C’est le cas de la famille Lajeunie qui y habite alors avec ses six enfants et trois domestiques : on ne les y trouve plus entre 1861 et 1896 puisqu’elle s’installera à Angoulême autour de son nouveau chef de famille, Edouard Warin. C’est ce dernier, architecte, qui donnera à l’église son aspect actuel et notamment son clocher. Dans le foyer d’Edouard on trouve Alex Bouton, noté comme domestique en 1896 et 1901, puis comme valet de chambre en 1906, et enfin comme régisseur de 1921 à 1936. Il finira ses jours chez Marius Roux, toujours à la Faurie. Ultime descendant de Jean Frichou qui acheta la métairie du lieu en 1695, et qui habite toujours à la Faurie : Jean-Louis Mercadé, l’arrière-petit-fils d’Edouard Warin, et son épouse Joëlle. Cela fait donc 330 années que cette famille occupe ces lieux !

Autre famille très présente : la famille Poineau. Catherine Fradon, veuve de Jean Poineau, y possède quelques trois hectares en 1837 (en bleu sur le plan ci-dessus), elle y vit en 1841 avec deux de ses six enfants ; elle y meurt en 1865. Son fils Jean et sa femme Catherine Lapierre en 1847 y vivront jusqu’à leur mort, respectivement en 1892 et 1906 ; ils auront accueilli entre temps Marie Lapierre, sœur de Catherine et veuve de Michel Cruchier ainsi qu’Antoine Cruchier leur fils. Le flambeau est ensuite repris par un autre Jean, le petit fils de Catherine Fradon, qui épouse Marie Hillairet et qui habitera La Faurie au moins jusqu’en 1911. On notera ici que ce dernier Jean est un cousin issu de germain de René Poineau dont la famille est installée chez Lusseau. Entre 1841 et 1872, on trouve également Jean Labinaud (dit Rabinaud) et sa femme Marie Mauget, qui sont métayers. Il serait trop long et sans grand intérêt ici de lister toutes les familles, mais citons quand même les couples Vrillaud – Blondeau, Boutin – Bonnin, Roux – Péron, Roux-Chiron, Bousquet – Renon, puis dans les années 50-60 Marius Roux, le frère de Marc, sa femme Laure Dupuy et leurs enfants, ainsi qu’Alphonse Roux et Georgina Boucherie, parents de Marc et Marius Roux.
Notons en outre qu’en 1841 sept « enfants de l’hospice » sont hébergés à La Faurie dans trois familles différentes : sur un total de 43 habitants, c’est un pourcentage non négligeable ! Ce n’est pas une spécificité de ce hameau : sur une population de 809 habitants cette année-là, Rioux-Martin compte 57 enfants de l’hospice. Pour la Faurie les recensements n’en notent plus les années suivantes sauf deux en 1872.

Pour la Faurie comme pour le reste de la commune, la population est en baisse continue :
Pour conclure, si la démographie est en baisse, la Faurie demeure un hameau qui continue de vivre dans la continuité avec des familles qui y sont depuis longtemps, voire très longtemps, et l’ouverture à d’autres familles notamment anglaises qui s’y sont installées successivement ; d’une certaine façon, c’est là encore une continuité puisque Clotilde Hamilton, fille d’un pasteur écossais, et Jacques Frichou ont fondé le village des écossais au début du XVIIe siècle, illustration sans doute de la permanence de la dimension internationale de Rioux-Martin…
- Le plan cadastral de 1837 écrit « Lafaurie », mais la matrice cadastrale de 1841 écrit « La Faurie », de même que l’acte d’achat de 1695 mentionné plus bas. L’orthographe ici comme ailleurs évolue selon les actes, les registres et les époques. ↩︎
- Si le titre d’écuyer indique une certaine appartenance à la noblesse, il est cependant à part et ne peut entrer dans la déclinaison des qualifications nobiliaires : il ne suppose pas la possession de terres et ne se transmet pas sous le régime de la primogéniture. De plus, « dès la seconde moitié du XVIIe siècle, par le développement important de la noblesse, la qualification d’écuyer se répandit, « se vulgarisa étrangement ». Perdant sa signification première, la qualification d’écuyer venait à exprimer tout simplement la noblesse de celui qui la portait. « Le fils du plus modeste secrétaire du Roi ou du plus petit officier municipal, écrit le vicomte de Marsay, eut désormais autant de droit à cette appellation que les descendants des races (sic) chevaleresques. » (Jean-Louis de Kerstrat : Des Qualifications nobiliaires) ↩︎
- On peut retrouver tous ces actes sur les registres paroissiaux de Rioux-Martin, conservés aux Archives de la Charente sous la cote 279 E-DEPOT GG/1. Les références plus précises se trouvent sur mon arbre pour chaque fiche concernée (aller sur l »arbre). ↩︎
- Fournière : local où se trouve le four à pain ; apand : probablement appentis, bâtiment couvert adossé à un autre bâtiment ; héraux : aire, en particulier pour battre le blé ; chénevard : chènevière, c’est-à-dire d’une parcelle où l’on cultive le chanvre ↩︎
- L’arreau est la forme ancienne du mot araire, un outil de labour plus simple et plus léger que la charrue. ↩︎
- Au Sud-Ouest de Manslej ↩︎







