Antonin Thomas et ses sœurs

À partir de cette génération, la tradition orale commence à fonctionner. A la demande de son fils, Anne Marie Froin, une petite fille de Marie Thomas a mis par écrit quelques souvenirs que lui racontait sa grand-mère, lesquelles pouvaient remonter à la grand-mère de cette dernière, l’épouse de Jacques Constantin, le médecin des armées napoléoniennes. Ma génération a connu deux enfants de Marie Thomas : Jeanne, la « tante Jeanne », domiciliée certes à Chalais mais qui y vivait bien peu et partageait son temps entre Moquet et Clérac chez sa sœur Thérèse ; et celle-ci, « la tante Thérèse » qui vivait à Clérac. Elles n’étaient pas avares d’anecdotes et de souvenirs remontant parfois loin dans le temps. C’est la tante Jeanne qui racontait que son grand-oncle Pierre dit Sully était mort en vidant l’eau de la souillarde. C’est elle encore qui relatait une anecdote concernant Jacques Constantin, son arrière-grand-père : alors qu’une nuit, ou en tout cas tard dans la journée car il faisait nuit, il revenait à cheval d’une course pour aller soigner un patient, il avait entendu « pas lui, c’est le médecin » : il s’agissait de « gredins » qui avaient tendu une corde au travers du chemin pour faire tomber cheval et cavalier et détrousser ce dernier. Mais le médecin, on peut avoir besoin de lui…

Marie Thomas vit à Chalais avec son mari Adrien Nau, pharmacien (en savoir plus) ; Élodie Thomas vit à Aubeterre avec son mari Pierre Deborde, notaire ; Antonin vit à Moquet avec sa femme Eudoxie Roux1. C’est lui qui gère le domaine. Ces deux derniers couples n’auront pas de descendance.

Tout semblait distinguer ces deux couples sans enfants : Antonin et Eudoxie d’une part, élodie et Pierre Deborde d’autre part, si l’on en juge par le fait que les neveux aimaient beaucoup aller à Moquet, et pas du tout à Aubeterre. Thérèse, la dernière fille de Marie, racontait ainsi qu’elle devait toute jeune rester sage et immobile pendant que ses oncles et tante faisaient la sieste, dans la pénombre et un mouchoir sur le visage pour cacher la lumière… Au contraire, à Moquet, il y avait du monde, d’autres enfants, des animaux, l’âne et la cariole … 

Antonin et Eudoxie se sont mariés en février 1884. L’histoire familiale, là encore, raconte que pendant qu’ils étaient partis en voyage de noces, sa sœur avait vidé Moquet de ses meubles pour les entreposer à Paillard, dont elle avait hérité ! à vrai dire, l’acte de donation ne dit rien des « meubles meublants », et on ne sait pas quels arrangements avaient été conclus. Et c’est pour cela que son frère Antonin, pas rancunier sans doute ou ne voulant pas faire d’histoires, a fait venir un menuisier pour fabriquer de nouveaux meubles, dont le buffet « à la salamandre » et les fauteuils et canapé du salon que nous y avons connus. Outre Paillard, on a vu qu’élodie avait également reçu la partie Est de Moquet, dont l’actuelle chambre donnant sur la cuisine. Il semble qu’y dormait l’oncle Antonin et sa femme Eudoxie dans celle d’à côté donnant sur la pièce d’entrée, car la tante Adrienne raconte que l’oncle aimait à dire : « ma femme dort chez moi, et moi chez ma sœur ». Les relations ne devaient pas être si mauvaises, après tout, entre les deux couples malgré l’histoire des meubles… La tante Adrienne était une petite nièce de l’oncle Antonin et ne l’a que peu connu : née en 1915, elle n’avait que seize ans au moment du décès d’Antonin, le 5 janvier 1931. Elle raconte qu’il faisait alors très froid, qu’il gelait même fortement, et que le cheval du corbillard avait glissé en bas du triangle de « l’Homme mort »2, ça ne s’invente pas, provoquant l’émoi et la panique de tous ceux qui suivaient. Finalement, tout avait été remis dans l’ordre et les obsèques ont pu avoir lieu à l’église de Rioux-Martin !

Antonin a été élu conseiller municipal en 1888, puis adjoint au maire à partir de 1892 ; au décès du maire Jean Champagne en 1908, Antonin devint maire à son tour et cela jusqu’à ses 71 ans en 1925. Il ne se présente plus cette année-là : c’est Lucien Vessière qui prendra sa suite3. Une petite digression s’impose ici quant au maire Jean Champagne. Sa femme est à la fois l’arrière-petite-fille de Bernard Frichou, frère de notre ancêtre Pierre Frichou, et de leur sœur Marie Thérèse, puisque ses grands-parents étaient cousins germains. Jean Champagne, du moins sa femme, et Antonin sont donc cousins au 4ème degré4. Cela peut nous paraître éloigné, mais pour des familles qui ont toujours habité Rioux-Martin, nul doute que ce lien de parenté était bien connu.  Jean Champagne était notaire et habitait à la Chagneraie. En 1846, jeune trentenaire, il est élu conseiller municipal puis désigné comme maire (le vote des conseillers était alors un vote censitaire, et c’est le préfet qui désignait maire et adjoint) sans se douter probablement qu’il restera maire jusqu’à sa mort à 91 ans en 1908 (cf. l’article consacré à Jean Champagne) !

Antonin a donc été maire de 1908 à 1925, soit dix-sept ans. Nul doute que la charge n’était pas l’équivalent de ce qu’elle est aujourd’hui. En 1906, le conseil municipal avait décidé la construction de l’école et de la mairie que nous connaissons aujourd’hui ; mais avant, où le conseil se réunissait-il ? y avait-il une mairie ? La consultation de tous les PV des conseils municipaux depuis 1838 ne donne aucune indication permettant de répondre à cela, sinon en 1902 la mention du « loyer de la maison commune » dans la discussion budgétaire. Et en 1910 est envisagé l’achat de mobilier pour la mairie, car l’actuel ne lui appartient pas. L’habitude avait-elle été prise de traiter chez le maire les affaires communales ? Toujours est-il qu’a été retrouvée dans le grenier de Moquet une bouteille d’encre « spéciale état civil », dont l’étiquette mentionne qu’elle est agréée par décret ministériel. C’est donc Antonin qui a inauguré la nouvelle mairie, dont la construction avait été décidé sous le mandat précédent.

Registre de Rioux-Martin des Conseils municipaux 1908-1922

On notera qu’à la première réunion qui suit son élection, une décision a été votée : « des cours pour les adultes illettrés ou qui désireraient compléter leur instruction ». Ces cours porteront sur les matières de l’instruction élémentaire, seront assurés par l’instituteur pour les hommes, deux soirs par semaine, du 1er décembre au 28 février et par l’institutrice pour les femmes le dimanche après-midi de la même période, avec en plus de la couture et de l’économie domestique. Les deux assureront ces cours gratuitement. En somme, mon arrière-grand-oncle est à l’initiative de l’éducation populaire à Rioux-Martin !

Antonin fut maire durant la période de la guerre de 14-18, période difficile durant laquelle son mandat n’a sans doute pas été facile (un article est consacré sur ce blog sur les difficultés économiques notamment, voir ici). Albert Sarraut, alors ministre de l’instruction publique, avait demandé aux instituteurs et institutrices « de tenir note de tous les évènements auxquels ils assistent : mobilisation, réquisition, etc. » (voir ici). On trouve aux AD ces cahiers des instituteurs tenant ainsi la chronique de la grande guerre5 et celui de Rioux-Martin note sur la page de l’administration communale : « Monsieur Thomas, maire, s’est efforcé malgré son âge et sa faible santé, d’alléger la tâche incombant de ce fait [l’instituteur secrétaire de mairie est sur le front] à Mme Benoît, institutrice. 

Antonin est donc décédé en janvier 1931 à 76 ans et sa femme lui survivra neuf ans : elle décède à Barbezieux en 1940, à 80 ans, probablement chez son neveu Edouard. L’exploitation agricole continuait mais sans doute da façon moins prospère et moins régulée après la disparition d’Antonin. On a dit que les écuries et étables qui jouxtaient l’ancienne bergerie étaient tombées, car un fermier de l’époque aurait vendu les poutres maîtresses aux Allemands. On ne voit pas bien ce que ces derniers avaient à faire de poutres de bois à l’époque, mais sans doute fallait-il trouver un bouc émissaire au mauvais entretien ?

Pour visualiser sur Geneanet, c’est ici

  1. C’est Eudoxie Roux que l’on peut voir sur la photo d’en-tête, devant la porte de Moauet (coll. personnelle). ↩︎
  2. Petit triangle de terre entre la route qui descend de Moquet vers Rioux-Martin à gauche et vers Chalais en allant tout droit. ↩︎
  3. On trouve aux AD de la Charente les registres des délibérations du conseil municipal des années 1838 à 1901, aux cotes 279 E DEPOT 1D (1à4), les suivantes sont encore conservées à la mairie de Rioux-Martin. ↩︎
  4. Le droit canonique et le droit civil calculent différemment les degrés de parenté. Pour le premier, on compte le nombre de générations nécessaires pour remonter à l’ancêtre commun ; le 4ème degré veut donc dire qu’il faut remonter aux arrières grands-parents. Dans le droit civil, on compte dans les deux sens : combien de générations pour remonter d’un des deux individus à l’ancêtre commun et combien pour redescendre au deuxième individu. Dans notre cas, cela correspond donc au 8ème degré. ↩︎
  5. Sous la cote 4T 490 pour Rioux-Martin, ils contiennent 18 feuillets. ↩︎

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