Les aléas de la recherche
La tradition orale est parfois riche… mais fausse. Il en va ainsi d’une cousine qui m’affirmait qu’un rameau familial remontait à un Hamilton, un écossais catholique persécuté comme tel par les protestants et qui était venu se réfugier en France. Elle tenait cela de sa propre grand-mère et c’était forcément vrai puisqu’on l’avait toujours dit. Sauf que cet Hamilton était un pasteur protestant venu prêcher le saint évangile en France, et plus précisément à Ozillac près de Montendre. Et les sources sont formelles à cet égard.
Elle est parfois vraie, mais à quelque chose près… on m’a ainsi raconté que des Frichou avaient acheté au XVIIIe siècle le domaine de la Morine à la Genétouze en payant avec un cheval blanc. Non, ce n’était pas au XVIIIe mais au XVIIe siècle (en 1695 pour être précis), non ce n’était pas la Morine à la Genétouze mais la Faurie à Rioux-Martin, non ce n’était pas avec un cheval blanc mais la moitié du prix payé avec un cheval noir et son harnais ; mais effectivement des Frichou avaient bien acheté une propriété en payant avec un cheval… c’est l’acte notarié qui permet ainsi de rétablir ou de préciser la vérité du souvenir ou de la tradition.
Pour l’histoire récente bien sûr, les témoignages de première main sont toujours plus intéressants car plus vivants, plus « incarnés » ; et lorsqu’une grand-mère raconte à un petit enfant ce que lui racontait sa propre grand-mère, ce sont cinq générations qui communiquent ainsi, soit près d’un siècle et demi. Encore faut-il que ces témoignages soient transmis, recueillis et conservés ; mais quand on est jeune, ce n’est pas ce qui intéresse le plus, et lorsque l’âge est venu de vouloir s’en occuper, les voix plus anciennes se sont tues depuis longtemps !
Ils sont une source essentielle et sans aucun doute celle par laquelle chacun commence ses recherches. Les archives départementales les ont maintenant quasiment toutes numérisées et elles sont consultables sur internet, ce qui facilite grandement le travail. Pensons à nos aînés qui devaient se déplacer physiquement pour accéder aux lieux de conservation des archives, surtout quand ils travaillent sur des familles baladeuses…
C’est François Ier qui a rendu obligatoire la tenue de registres par les curés, dans l’ordonnance de Villers Cauterets de 1539. Certes des registres existaient auparavant à la demande des évêques, mais bien peu nous sont parvenus. Cette ordonnance impose d’abord de tenir des registres de baptême, et ils étaient visés par le greffe de la Sénéchaussée. L’obligation a ensuite porté sur les mariages et les sépultures (1579), et on parle alors des BMS comme Baptêmes, Mariages et Sépultures. En 1667, Louis XIV impose de tenir ces registres en double exemplaire : il y aura le registre du greffe et le registre communal, mais les deux sont toujours visés par le greffe de l’autorité civile, bien que tenus par les curés.
La recherche dans les registres paroissiaux relève parfois d’une immersion en terre inconnue sans garantie d’arriver à bon port ! Il faut d’abord que ces registres aient été conservés, ce qui n’est pas toujours le cas même si la tenue en double permet souvent de pallier les lacunes de l’un par la conservation de l’autre. Il faut ensuite qu’ils nous parviennent en bon état : les dégâts des eaux ou en tout cas de l’humidité n’arrangent pas lisibilité d’une plume pas toujours nette, les pages sont parfois déchirées juste à la date que l’on cherchait… Si certains curés sont soigneux et appliqués, rédigent les actes de façon lisible et complète, d’autres en contraire avaient manifestement d’autres priorités ! feuillets reliés en désordre, écriture pour le moins désinvolte, rédaction minimale : « aujourd’hui j’ai marié Jean untel et Marie une telle »… que faire avec ce niveau de précision ? et lorsque l’âge du défunt est précisé dans l’acte de sépulture, c’est toujours « ou environ » sachant que cet environ peut jouer sur plus ou moins cinq ans, soit dix ans au total d’imprécision.
Depuis la Révolution, les registres sont tenus par les officiers d’état-civil, c’est-à-dire par le maire ou son adjoint. On parle désormais des NMD : Naissances, Mariages, Décès. Ils sont quasiment toujours filiatifs, c’est-à-dire qu’ils indiquent clairement les parents du nouveau-né, ou des mariés, et en général aussi des défunts. Qui plus est, parce que plus récents et sans doute aussi parce qu’on y faisait plus attention, ils sont en général bien conservés. Depuis l’instauration des livrets de famille, en 1877, une attention très forte est apportée à l’orthographe des prénoms et des noms de famille, ce qui n’était pas le cas avant. Remonter de génération en génération jusqu’à la Révolution est en règle générale assez facile, c’est pour remonter plus haut dans le temps que les choses se gâtent la plupart du temps.
Le registre paroissial le plus ancien conservé pour la commune de Rioux-Martin est le BMS de la période 1633-1700, que l’on peut consulter sur le site des Archives de la Charente sous la cote 279 E-DEPOT GG/1. Sur la vue représentée ici, on lira l’acte de baptême, en décembre 1633, d’Anne Moquet, fille de Jean et de Guillemete Vergnaud, avec un Fillastreau comme parrain et Anne de la Faye comme marraine. Le registre est très abimé, au moins sur les 80 premières pages, ce qui rend la lecture souvent difficile et sans doute incomplète.
Autre grande ressource, les actes notariés. Certains sont conservés dans les familles, d’autres sont encore présents dans les études des notaires concernés, ou pour les plus anciennes (en principe plus de 100 ans) aux archives départementales ; certaines archives enfin ont tout simplement disparu… Sauf exception, les minutes des notaires ne sont pas numérisées et donc inaccessibles sur internet : le volume à traiter est considérable.
Depuis l’ordonnance de Villers-Cotterêts1 (1539) et surtout celle de Blois (1581), tous les actes notariés doivent être conservés et ils sont soumis à « l’insinuation » puis au « contrôle des actes » qui permet d’en trouver une trace écrite même si elle reste ténue. Ainsi, on ne trouve pas aux Archives de la Charente de minutes du notaire Bourdier à Rioux-Martin antérieures à 1770, les précédentes n’ont manifestement jamais été versées et semblent perdues pour de bon. Mais on trouve mention de l’acte du 10 avril 1760 entre Andrée Fillatreau et ses fils Jean l’aîné et Jean le jeune (en savoir plus) sur le registre du contrôle des actes. C’est souvent peu lisible et très sommaire, mais au moins ça montre que tel acte a bien été passé.

Ces archives sont d’une grande richesse et concernent toute la population même pauvre : contrats de mariage, inventaire après décès, partage et successions, quittances multiples parfois pour des sommes très modestes, fermage, contrats d’apprentissage, et même des actes que l’on n’attendrait pas comme l’expertise de l’état d’une maison par un acquéreur mécontent.
Les actes de baptême, de mariage et de sépulture sont souvent très laconiques, les contrats de mariage sont beaucoup plus complets sur la filiation et sur les témoins ; de plus ils nous renseignent, tout comme les inventaires après décès ou les successions, sur l’état patrimonial de la famille concernée. Les inventaires après décès, où l’on se rend d’une pièce à l’autre pour en décrire le mobilier, nous apprennent parfois comment était constitué le logement.
Certains actes de vente d’une maison, ou de succession, réservent parfois des surprises bien décevantes ; ainsi, alors qu’on s’attend à trouver la description de la maison, de sa surface, voire de la répartition des parties à partager, on trouve parfois la phrase suivante : « les parties déclarent connaître suffisamment le bien à partager pour qu’il ne soit pas utile ici de le décrire plus précisément » ! Et voilà, on aura passé des jours et des jours à chercher cet acte et on n’est pas plus avancé après qu’avant…

contrat de mariage entre Jean Constantin et Catherine Frichou
Certaines familles sont adeptes pour les vieux papiers du « classement vertical » vers la cheminée ou la corbeille… d’autres au contraire ont le souci de la conservation et c’est le bonheur du généalogiste ! C’est ainsi qu’un certain nombre d’actes sont aujourd’hui en ma possession, certains datant du milieu du XVIIIe siècle, d’autres plus nombreux datant du XIXe, aussi bien du côté des Nau (Constantin, Thomas, Frichou) que du côté Lamaronnière (Daire, Magrangeas, Nalbert, etc.). L’acte figurant en en-tête de cet article fait partie des actes conservés à Moquet : il concerne un contrat de ferme souscrit le 21 octobre 1747 entre « Magdelaine Grain [Green] de St Marsault, dame du lieu noble de la Feuilletrie », et « Pierre Bodet, marchand, demeurant au village de chez Moquet ».
- Cette ordonnance royale d’août 1539 rend obligatoire le français comme langue officielle de la justice sans interdire les autres langues locales pour que les textes soient accessibles au plus grand nombre. Elle visait essentiellement à supplanter le latin. Parmi ses 192 articles, elle impose notamment la tenue de registre des baptêmes. ↩︎
