Rioux-Martin
Nous vivons aujourd’hui sous le régime du suffrage universel1 et nous y sommes habitués : en gros, chacun a le droit de voter, s’il est de nationalité française. C’est même l’un des principes proclamé par la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « La Loi est l’expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants, à sa formation » (art. 6).
Mais entre le principe et sa mise en application, de nombreuses résistances se sont interposées. « L’universalité » a d’abord oublié une moitié du pays en réservant le droit de vote aux hommes, et il faudra attendre les élections de 1945 pour que les femmes puissent enfin voter elles aussi.

Bien d’autres dispositions ont restreint dès le début ou le droit de vote, ou sa portée. Ainsi en l’an IX (en 1800, on est alors sous le Consulat), était dressée une « liste de notables » au sein de laquelle le préfet choisissait maire et adjoint. On trouve ainsi aux Archives départementales la « Liste des notables communaux de l’arrondissement de Barbezieux ». En faisaient partie de droit les fonctionnaires municipaux, c’est-à-dire maire et adjoint et quelques « élus par le peuple ». Pour Rioux-Martin, on y trouve Jean Michel Bourdier, 55 ans, maire, et notaire installé à la Feuilleterie, ainsi que Jacques Ferrand, 40 ans, adjoint. S’y ajoutent trois citoyens élus : Léonard Bodet, 45 ans, meunier, Jean Chadefaud, 36 ans, lui aussi meunier, et Jacques Chadefaud, 52 ans, peut-être son frère.

À partir de l’an XI (1802), c’est un système censitaire qui s’installe : le « collège départemental » qui aura le droit d’élire les représentants nationaux, et au sein duquel sont choisis maire et adjoints, est composé des citoyens les plus imposés, donc les plus riches. Bourdier en fait toujours partie. Ce système continuera jusqu’en 1848, même si varient l’âge requis et le niveau de fortune ou plus exactement d’imposition.
Les archives n’ont pas conservé tous les registres, mais qui y trouve-t-on pour Rioux-Martin, par exemple en 1835 ? Jean Nicolas Bourdier Delisle, fils du maire de 1800 et notaire lui aussi : il paie 625 francs d’impôts ; Jean Michel Bourdier, neveu de Jean Nicolas (458 francs) ; Jacques Ferrand, cultivateur et fils du Ferrand figurant sur la liste de 1800, au Maine Marraud (208 francs) ; Jean Eutrope Boistard, géomètre, à Maison Neuve, (222 francs) ; Jacques Constantin, médecin, chez Moquet (305 francs) ; Pierre Champagne, chez Bariot (251 francs) ; Joseph Lajeunie à la Faurie (276 francs) ; ces cinq dernières personnes sont toutes liées familialement au travers de diverses alliances ; Pierre Dussouchet, médecin, chez Girard (233 francs) et Jean François Rullier, huissier, chez Peuchaud (224 francs). On notera que ces registres étaient publics et que chacun pouvait ainsi savoir, s’il savait lire bien sûr, qui payait combien. On apprend ainsi que la personne la plus fortunée du canton habitait Chalais : François Lafaye-Dubourgoin, juge de paix, payait 1056 francs d’impôts.
Sous le Second Empire, les conseillers municipaux sont élus au suffrage universel direct, et chaque habitant ou contribuable de la commune est éligible. Comment se passait alors le vote ? On lit sur le PV des élections municipales de 1870 de Rioux-Martin que le 7 août 1870 à 8 heures du matin, tous les électeurs de la commune ont été convoqués et « se sont réunis dans la salle de la mairie », sous la présidence du maire d’alors Jean Champagne (il a été maire de 1846 à 1908). La liste électorale comporte 200 noms et 139 ont effectivement voté. Une fois constitué le bureau de vote, on procède à l’appel nominal de chacun : « à l’appel de son nom, chaque électeur s’est présenté devant le président et lui a remis, avec sa carte, un bulletin fermé que celui-ci a déposé dans la boite du scrutin ». On notera que les bulletins n’étaient pas imprimés et qu’il fallait donc que chaque électeur inscrive les noms sur le bulletin, alors qu’une bonne partie de la population ne savait pas écrire… « à onze heures du matin, le président a déclaré le scrutin clos ». On notera que le maire sortant, Jean Champagne, recueille 137 suffrages, et que les votes se répartissent très inégalement, pour descendre à 84 voix pour le douzième et dernier élu, et à 14 pour le dernier de la liste.

Ils ne resteront pas longtemps au complet : lors de l’installation du conseil, chaque nouveau conseiller doit prêter serment : « je jure obéissance à la Constitution et fidélité à l’Empereur », ce que refuse de faire Alcide Bourdier qui est donc rayé immédiatement de la liste des élus…
La République succédant en 1870 à l’Empire maintient le suffrage universel ; mais en 1873, sous Mac Mahon, les maires et adjoints seront à nouveau nommés par le pouvoir et non élus par leur conseil municipal. Ce n’est qu’en 1884 que sera mis en place le régime qui prévaut encore aujourd’hui.
- illustration d’en-tête : l’Illustration, 16 décembre 1848 ↩︎
« Par une circulaire du 18 septembre 1914, Albert Sarraut, alors ministre de l’Instruction publique, demande aux instituteurs et institutrices en fonction « de tenir note de tous les évènements auxquels ils assistent » : mobilisation, réquisitions, administrations de la commune, ordre public, vie économique, réfugiés… » C’est ainsi que le site des archives départementales de Charente présente des cahiers dans lesquels les instituteurs se font les chroniqueurs de cette guerre à l’échelon communal. Celui de Rioux-Martin a été conservé, ainsi que de quelques communes voisines. M. et Mme Benoist étaient instituteurs, le premier a été rapidement mobilisé et c’est la seconde qui a donc rédigé ces cahiers, qui n’évoquent pas la période postérieure à 1917.
Une mobilisation sans problème majeur
« La mobilisation s’est effectuée sans incident. Chaque mobilisé a rejoint son corps au jour indiqué par son ordre de mobilisation. Chacun partait avec l’espoir de revenir bientôt victorieux« . Quatre lignes manuscrites, information laconique et factuelle assez semblable à celle de Chalais, plus résignée : « [la mobilisation] a été acceptée comme une nécessité à laquelle il faut se résigner, mais sans aucun enthousiasme. Il faut reconnaître que certaines séparations ont été très pénibles« . Cette concision tranche avec ce que d’autres instituteurs ont pu écrire, par ex. à Yviers, qui y consacre quatre pages et demi… Qu’on en juge : « Activement, elle [l’école] s’emploie à faire pénétrer dans la vie civile l’esprit de guerre pour que tous soient prêts à tous les sacrifices« , ou plus loin : « L’Allemagne a inauguré une guerre inconnue jusqu’alors, guerre de sauvagerie inouïe, où s’amoncellent forfaits, crimes, atrocités et abominations de toutes sortes […]. L’Allemagne a ressuscité la haine. Eh bien, que la haine sainte soit au cœur de tous les peuples civilisés, que de partout, de l’usine et des champs, des monts et des vaux retentissent le cri de : Guerre à l’Allemagne ! «
Une vie progressivement plus difficile
La saison 1914-1915 semble se passer correctement : « Les labours et semailles se sont faits dans de bonnes conditions ainsi que la coupe des foins et des blés. Les familles s’entr’aidaient, fournissant les unes la main d’œuvre, les autres les machines. » Il n’en va pas de même l’année suivante, faute de bras : « les labours se font péniblement » et beaucoup de terres restent en friche. Bien des vignes ne sont ni labourées ni traitées. Quelles que soient les communes, une mention spéciale est faite aux femmes qui ont dû pallier l’absence des hommes partis au front.

Rioux-Martin comptait alors « trois petites épiceries » (pour une population de 507 habitants au recensement de 1911), et Mme Benoist note qu’elles « s’approvisionnent très difficilement et à des prix très élevés : le sucre, le sel, le pétrole, l’essence, la laine manquent souvent, le cours de toutes ces denrées a doublé […] Un kg de laine qi se vendait de 15 à 20 francs en 1915 se vend 30 et 35 francs en 1916« . Le porc gras qui se vendait à 1 franc le kg en décembre 14 se vend à 2,60 francs en 1915. Entre 1914 et 1916, le prix des haricots et des œufs a triplé, celui de la viande a doublé. Seul le pain n’a pas trop augmenté, celui de 6 kg passant de 1,90 franc en août 1914 à 2,35 francs en 1916. Ce sont les bouchers et boulangers voisins qui alimentent Rioux-Martin, ceux de la commune ayant été mobilisés et non remplacés.
Une assistance publique qui dope les ventes…
« Les allocations attribuées à tous les mobilisés ou presque ont apporté dans les familles un semblant d’aisance et par là n’ont pas peu contribué au renchérissement de la vie. Les commerçants, en particulier les drapiers, merciers, pâtissiers, épiciers et bouchers affirment n’avoir jamais tant et aussi facilement vendu« . L’instituteur de Chalais note de la même façon que « la guerre a produit cet excellent résultat de remédier au paupérisme dans la majorité des cas » mais ajoute que cela a poussé certains et surtout certaines à l’oisiveté ; « un grand nombre se sont même offert le luxe d’acquérir une bicyclette » !
L’accueil des réfugiés
Rioux-Martin a accueilli en novembre 1914 quatre familles du Pas-de-Calais, dont deux sont restées au moins quelque temps. Chalais en revanche devra en accueillir proportionnellement beaucoup plus. Sa population est alors de 944 habitants (1911) car Ste Marie, St Christophe et Sérignac sont encore des communes distinctes. En novembre 14 arrivent une trentaine de jeunes gens du Nord, âgés de 15 à 18 ans ; puis en décembre 34 personnes principalement de Maubeuge. « Ces réfugiés, tous de la classe ouvrière, et par conséquent peu aisée, furent accueillis avec l’empressement que l’on doit à des gens qui ont fui devant l’ennemi, lui abandonnant tout, qui ont parcouru pendant plusieurs jours les routes encombrées de troupes, qui ont subi toutes sortes de privations et qui ont été, ensuite, entassés à Boulogne sur des navires et finalement débarqués à La Pallice« . Mais, ajoute l’instituteur, « le plus grand nombre se sont contentés de l’allocation journalière et ont refusé tout travail manuel. Ils ont tranquillement continué de vivre leur existence coutumière avec des habitudes et des mœurs qui contrastent avec celles de nos populations« .
Une scolarisation très perturbée
Le cahier de Rioux-Martin note que « la fréquentation scolaire, mauvaise pendant les mois d’octobre, novembre, mars, avril, mai, juin et juillet est passable pendant les autres mois« … c’est-à-dire décembre, janvier et février ! En revanche, dans les communes voisines, elle est déclarée se dérouler normalement ou presque. Mais cette différence en dit peut-être plus sur l’objectivité des rédacteurs de ces cahiers que sur la réalité…
On pourra lire avec profit l’intégralité des ces cahiers sur le site des Archives départementales1, cet article n’en donne qu’un faible écho. Pour autant, la personnalité des instituteurs semble bien prendre le pas souvent sur l’objectivité, tant sont présents les jugements de valeurs et la nécessité à l’époque de galvaniser les sentiments patriotiques. À cet égard, Mme Benoist, l’institutrice de Rioux-Martin, semble faire preuve de beaucoup plus de retenue que ses collègues.
- on trouve ces cahiers à la cote 4 T 490 : pour s’y rendre, cliquer ici ↩︎
Les PV des conseils municipaux de cette période montrent les difficultés qu’il y a eu pour combler l’absence de bras dans les champs et les ateliers et parer aux diverses difficultés économiques. En revanche, ils ne témoignent pas des grandes souffrances que ce conflit a dû occasionner dans la population en raison des morts et des blessés que les familles ont déplorés ; ce n’était pas là le rôle du conseil municipal.
La première mention de la guerre date du conseil municipal du 13 août 1914 (la mobilisation générale a été décrétée le 2 août) ; depuis 1908, le maire est Antoine Thomas, de chez Moquet et Albert Tartarin est adjoint. Le préfet s’inquiète des insuffisances de main d’œuvre et propose « un supplément de bras ». Le conseil décline cette offre, car il constate que « les principales récoltes sont rentrées, que le dépiquage des blés et avoines est terminé, et que les travaux restant à faire peuvent être exécutés par les intéressés eux-mêmes ».
Il semble que les conséquences économiques n’aient pas été prégnantes durant les premières années du conflit, car le conseil municipal n’en fait pas mention d’une manière ou d’une autre. Sans doute chaque famille arrivait-elle « à faire avec » ou plutôt à faire sans le mari et les fils mobilisés. Mais le conflit durant, surtout à partir de l’année 17, la situation devient plus difficilement tenable.
Ainsi, en août de cette année-là, le conseil demande à l’autorité militaire « un sursis de quelques mois ou au moins une permission de longue durée pour l’ouvrier tonnelier Moreau Marcelin », car « les ouvriers tonneliers ayant été mobilisés, la futaille est en très mauvais état ». Les outils et véhicules agricoles souffrent également de la mobilisation du charron et le conseil fait la même demande de permission envers Gustave Delapierre. Cette demande sera d’ailleurs refusée et renouvelée un an plus tard.
Des wagons pour les veaux
En novembre, le conseil demande au préfet d’intervenir, car « par suite du manque de wagons à bestiaux, l’embarquement des veaux n’est pas toujours possible les jours de foire et de quinzaine de Chalais ». En mars 1918, « le maire expose que depuis le début des hostilités, par suite de la mobilisation générale, il n’est resté dans la commune ni maçon, ni couvreur, ni charpentier. Aucune réparation n’a été effectuée depuis près de quatre ans aux bâtiments des exploitations agricoles. Quelques-uns menacent ruine : plusieurs toitures sont près de s’effondrer ».

Le pain rationné
Les difficultés concernent également l’alimentation. Les récoltes baissent (en 1919, la récolte de blé est en France au tiers de sa capacité), la pénurie engendre le marché noir et dès 1915, on envisage de rationner le pain. Ce n’est cependant qu’à partir d’août 17 que la farine et le pain seront rationnés. D’autres produits le seront également, comme la viande, le sucre, voire ici ou là le lait. En Charente, deux nouvelles circulaires préfectorales, en février et avril 1918, renforcent le rationnement et le conseil réagit. On peut citer ici plus longuement le PV du conseil d’avril 1918 : « S’il est de toute évidence que les circonstances actuelles imposent des restrictions, il faut reconnaître que chez les populations agricoles en général et dans la commune de Rioux-Martin en particulier, le pain constitue la base de l’alimentation et même dans les plus pauvres familles presque l’unique aliment ; il est bien établi que dans la localité, la consommation moyenne par tête et par jour est d’environ 1 kg, quantité plus de trois fois supérieure à la moyenne allouée. Si l’on considère que va s’ouvrir la période des durs travaux soutenus de 3 heures du matin à 10 et même 11 heures du soir, la ration de 400 grammes pour un adulte, 200 grammes pour un homme de plus de 60 ans, est évidemment insuffisante pour entretenir les forces. […] Or, les hommes de 19 à 48 ans étant aux armées, les femmes, les vieillards et les enfants les ont courageusement remplacés. Peu de terres sont restées en friches. Réduire ces travailleurs à la portion congrue serait une injustice qui répandrait le découragement. […] D’autre part, il est à prévoir que le rationnement exagéré des campagnes aura une répercussion fâcheuse sur l’alimentation des villes. Le cultivateur privé de pain cherchera un complément de nourriture dans les produits qu’il écoulait sur le marché : au lieu de pousser ses veaux jusqu’à trois et quatre mois, il les vendra à un mois et consommera le lait de ses vaches. Les œufs, les volailles seront également consommés à la campagne, il en résultera une raréfaction des vivres et une hausse considérable qui pourrait devenir un danger pour l’ordre public. » L’ordre public : voilà une façon de parler que peut comprendre un préfet !
Un charron débordé
À l’été 18, nouvelles demandes du conseil : la futaille et les véhicules agricoles se détériorent de plus en plus et la récolte ne pourra être rentrée. Le conseil demande une permission en faveur du tonnelier Eugène Vrillaud, qui sera refusée. Le conseil renouvelle sa demande d’août 17 concernant le charron Gustave Delapierre. Cette demande sera acceptée, mais pour un mois seulement : travaillant seul, il ne pourra réparer que cinq ou six charrettes, alors qu’il faudrait en réparer entre 40 et 50.
La guerre se termine le 11 novembre 1918, comme chacun sait. Mais les soldats ne rentrent pas immédiatement dans leurs foyers, loin s’en faut. En décembre 18, nouvelle demande pour le même Eugène Vrillaud, comme charpentier cette fois. Cette demande sera à nouveau refusée, « le ministre de la guerre ayant suspendu les sursis jusqu’à nouvel ordre » comme il est noté en marge du PV. En février 19, demande pour Jean Beaudou, maréchal-ferrant. Ce sera la dernière mention de la guerre dans ces registres.
