Rioux-Martin
En étudiant les recensements successifs de la commune1 durant la deuxième moitié du XIXe siècle, on s’aperçoit que si certaines familles demeurent longtemps au même endroit, d’autres sont en constant déménagement. J’ai choisi de le montrer à partir d’un lieu-dit, la Feuilleterie.
La Feuilleterie est une très ancienne demeure, noble, longtemps propriété de la famille Green de St Marsault.
Elle appartient au milieu du XIXe siècle à la famille Bourdier et c’est pour l’époque une très grande propriété. Jean Michel Bourdier (1753-1832) s’y installe, sans doute au début du XIXe siècle. Son père était notaire à La Lande, Jean Michel prend sa suite et meurt à la Feuilleterie à l’âge de 78 ans. Le dernier de ses quatre enfants, Jean Nicolas reprendra le flambeau du notariat, mais à nouveau à La Lande et il sera maire de Rioux-Martin depuis environ 1800 jusqu’en 1845. Le troisième enfant, Marie Anne, qui épouse Jean Bourdier Lanauve, demeure à La Feuilleterie jusqu’en 1861, année de son décès. Le petit fils de cette dernière, Alcide, y naît en 1831 ; il épousera une fille de Limoges (il était plutôt rare à l’époque d’aller chercher aussi loin une épouse) et ils auront quatre enfants. On les retrouve au même lieu jusqu’en 1872, mais ils ne sont plus ensuite sur Rioux-Martin. Assez grande stabilité donc d’une famille qui habite ce lieu sur plusieurs générations.
En 1841 habite également à La Feuilleterie Ignace Barlaam et son épouse Marie Anne Manon, ainsi qu’un enfant de l’hospice. Ils ne sont plus à Rioux-Martin en 1846, mais leurs deux derniers enfants naissent à la Feuilleterie en 1850 et 1851. On les retrouve en 1861 à Bodinot. En 1868 puis en 1873, ils habitent tout près, à la Gautrie (La Genétouze). Voilà donc une famille qui habite à la Feuilleterie en 1841, disparait ensuite de Rioux-Martin, revient à la Feuilleterie à partir de 1850, s’installe ensuite à Bodinot où on les trouve en 1861, vont (ou reviennent ?) à la Gautrie, au moins de 1868 à 1873. Son arrière-arrière-petit-fils, Michel, sera distillateur à la Lande.
Toujours à La Feuilleterie en 1841 : les Poinaud et leurs six enfants. Jean Poinaud (1793-1856) et son épouse Elisabeth Blandeau, tous les deux nés à Rioux-Martin, n’y restent pas longtemps puisqu’on les retrouve en 1846 à Lusseau, où cette famille restera jusqu’à aujourd’hui (Lusseau appartient toujours à un descendant).

Archives de la Charente 6 M 79 Rioux-Martin
Elle est remplacée à la Feuilleterie en 1846 par Jean Lubert, sa femme Marie Moreau et leurs sept enfants ; cette famille arrive d’une autre commune et on ne les retrouve plus à Rioux-Martin en 1861.
En 1861, c’est Pierre Jude (1806-1891) et Marie Bouchaud qui occupent la Feuilleterie, avec leurs trois enfants. Ils ne viennent pas de loin… ils habitaient Bodinot en 1841 et 1846, et y retourneront ensuite, avec fils, bru et petites filles.
En 1872, une autre famille prend place à la Feuilleterie : Pierre Ardouin (un neveu de Marie Bouchaud) et Jeanne Cadusseau, avec leur fille Marie. Pierre est né en 1836 à Bodinot (sa mère décédant le lendemain de l’accouchement) mais en 1861, il n’habite plus à Rioux-Martin. On les retrouve à Bodinot en 1876.
En 1876, les Bourdier n’habitent plus à La Feuilleterie : le couple Jean Labineau et Jeanne Danière y réside. Les frères et sœurs de Jean sont tous venus d’Yviers à Rioux-Martin : l’aîné, également Jean, a épousé Jeanne Mauget et ils sont au Bourg ; Julie a épousé Jean Versaveau et ils sont à la Lande ; un troisième ne s’est pas marié et il décède à la Faurie. Enfin Jean, le dernier, épouse Jeanne Danière en 1846, et ils habitent donc à la Feuilleterie en 1876, avec leur fils. Leur arrivée à Rioux-Martin est récente, mais leurs enfants habitent déjà dans la commune : leur fille ainée, Marie, à la Basse Lande, avec son mari Pierre Moreau dit Fontaine, scieur de long ; la seconde, Marie, à Millevents, La Genétouze, avec son mari Jean Bouchaud. Leur troisième, Jean, a épousé Virginie Jude en 1875 et ils habitent en 1876 à la Moyenne Lande.
En 1881, les deux parents Jean Labineau et Jeanne Danière s’installent à proximité immédiate, chez Moquet, où ils resteront au moins dix ans. Ils ne figurent plus à Rioux-Martin en 1896, mais en 1901 ils sont à nouveau à la Feuilleterie chez leur fille.
Et à la Feuilleterie, en 1881 ? Ce sont deux des enfants de Jean Labineau et Jeanne Danière qui s’y sont installés, avec leurs familles respectives : Jean et Virginie Jude d’une part, qui étaient cinq ans avant à La Basse Lande ; Marie et Jean Bouchaud (sans lien de parenté, avec les Bouchaud évoqués plus haut) et qui arrivent de Millevents.
Cinq ans plus tard, en 1886, Jean Labineau et sa femme Virginie Jude sont partis et arrive sa sœur Marie, épouse de Pierre Moreau dit Fontaine, jusque-là à la Basse Lande.
La famille de Jean Bouchaud et Marie Labineau va rester à la Feuilleterie jusqu’en 1906. Ils ont sept garçons, et l’avant-dernier, Pierre dit Alex, s’établit chez Moquet avec son épouse, Léonie Gouzil. Famille Bourdier entre le début du XIXe siècle et 1870, Barlaam et Poinaud en 1841, Lubert en 1846, Jude en 1861, Ardouin en 1872, Labineau enfin en 1876 ; cette dernière famille y restera au moins jusqu’en 1906.
On le voit, si certaines familles restent assez stables, on constate pour la plupart des autres familles une très grande mobilité au sein cependant d’un périmètre assez réduit.
- Ces recensements ont lieu tous les cinq ans. On peut les consulter sur le site internet des archives départementales de la Charente, pour les années 1841 à 1911 avec quelques lacunes. ↩︎
1 000 livres ? 2 000 livres ? A quoi peuvent correspondre de telles sommes quand on les trouve dans certains actes ? Il est difficile de le dire précisément et les convertir en euros d’aujourd’hui n’aurait pas grand sens1.
Jean l’aîné a payé 1 100 livres à sa mère et à son frère pour acheter le mobilier de Moquet en 1760. Sa seconde femme, Françoise Brunet, avait doté son fils du premier mariage d’une somme de 2 000 livres. A quoi cela peut-il correspondre ?
À titre indicatif, on peut comparer avec l’inventaire après décès en 1765 du notaire Hillairet, lui-même fils de notaire, qui habitait Peuchaud, à Rioux-Martin ; même époque, même lieu : la comparaison est raisonnable. Un notaire n’était pas forcément richissime, mais il n’était pas pauvre non plus… L’inventaire comprend l’ensemble des biens meubles : argenterie, mobilier, bêtes, outils agricoles, etc. On peut se rendre compte à la lecture de cet inventaire que la maison était bien meublée : flambeaux de cuivre, vaisselle d’étain et argenterie, mobilier en noyer, quantité de linge (98 serviettes de brin étoupe, quarante douzaines de serviettes, trente et une nappes…), nombre de chaises et fauteuils, bref les quinze pages de cet inventaire montre une maison pour le moins cossue. Son total se monte à 3 189 livres, ce qui donne une idée pour y comparer les 1 100 livres ou les 2 000 livres évoquées plus haut.


Une autre façon de considérer cette question est celle de l’économiste Jean Fourastié. Il propose d’exprimer le prix réel d’un bien en fonction du nombre d’heures de travail nécessaire pour l’acquérir pour un manœuvre sans qualification particulière, catégorie sociale constante dans le temps. Dans cette période, le salaire horaire d’un tel ouvrier est en moyenne de 0,092 livres. La somme de 3189 livres correspondrait ainsi à onze années de travail, pour une durée de 10 heures quotidiennes sur 310 jours par an.
Une autre source également permet de cerner sinon les revenus du moins la richesse relative des Bodet. Dans cette seconde moitié du XVII° siècle et avant la Révolution, l’impôt principal était la taille. Chaque « généralité » (La Rochelle pour Rioux-Martin) fixait un montant global, qu’il fallait répartir ensuite entre les « élections » (Barbezieux pour Rioux-Martin), puis chaque élection entre les paroisses. À charge pour chacune de ces dernières de désigner chaque année trois paroissiens chargés d’établir le montant de la taille pour chaque foyer et de le percevoir pour le verser ensuite à la recette de Barbezieux. Les choses sont ainsi libellées sur le tableau pour 1785 : « Tableau et recollement pour la nomination des collecteurs de la paroisse de la Ste Trinité de Rioux Martin pour l’année prochaine mil sept cent quatre-vingt-cinq pour faire l’amas des deniers royaux de ladite paroisse et les faire tenir au bureau de la recette de Barbezieux, divisé le dit tableau en quatre colonnes dont la première contiendra les plus cotisés, la seconde les médiocres, la troisième les moindres et la quatrième contiendra les exemptés privilégiés septuagénaires et pauvres mendiants, donc pour passer en charge l’année prochaine mil sept cent quatre-vingt-cinq». Les exemptés et privilégiés sont notamment le curé de la paroisse et le petit noble local (les Dussouchet à la Curatrie). Les collecteurs changeant chaque année, on peut penser qu’aucun collecteur n’avait intérêt à trop exiger sauf à courir le risque une année suivante d’être abusivement imposé à son tour, à charge de revanche… et il fallait bien en sens inverse imposer suffisamment, car la collecte totale devait finalement être rassemblée, et ces collecteurs étaient responsables sur leurs propres deniers des sommes qu’ils devaient prélever. C’est pour cela que les collecteurs devaient être choisis parmi les personnes solvables. Une fois le tableau établi, il est mentionné, par ex. en 1784 : « Fait clos et arrêté le présent tableau étant au-devant de la grande porte et principale entrée de l’église de la sainte trinité de Rioux-Martin ce jour d’huy 1er août 1784 jour de saint dimanche à l’issue de la messe paroissiale le peuple sortant d’entendre la sainte messe avec affluence en présence des principaux manants et habitants de ladite paroisse qui ont trouvé lesdits collecteurs nommés pour ladite année 1785 bons suffisants solvables et capables d’exercer la susdite charge, ceux qui savent signer ont signé approuvant la présente cote ». Au gré des différentes années, on voit apparaître plusieurs fois les noms des Bodet, Jean l’aîné et Jean le jeune avec mention de la taille à laquelle ils étaient assujettis les années considérées.

On constate ainsi que Jean l’aîné, mon ancêtre direct, paye 24 livres de taille en 1782, puis 52 livres en 1785 et 54 livres en 1786 : manifestement ses affaires devaient bien marcher puisque le montant de sa taille augmente substantiellement. Son frère Jean le jeune quant à lui doit s’acquitter d’une taille de 35 livres en 1778. Pour donner un ordre d’idée, le montant le plus élevé dans cette période à Rioux-Martin est de 64 livres pour un Pierre Boucher, laboureur, en 1778, et de 60 livres en 1785 pour Jean Boistard marchand. Notre Jean Bodet arrive ainsi en 3ème position dans la paroisse.
- illustration en tête de cet article : le prêteur et sa femme, Quentin Metsys, musée du Louvre ↩︎
L’article1 qui suit se fonde pour l’essentiel sur les données des recensements successifs de la commune de Rioux-Martin, que l’on peut consulter sur internet pour les années 1841 à 1936, et des registres paroissiaux ou d’état civil, quand la profession est mentionnée. Les données de ces deux sources ne coïncident pas toujours. Deux raisons probables à cela : d’une part des changements de métier au cours de la vie, ce qui arrivait plus fréquemment qu’on ne le pense souvent ; d’autre part le fait que beaucoup pouvaient exercer deux métiers, notamment agriculteur et artisan ou commerçant ; et le recensement étant déclaratif, chacun pouvait déclarer l’activité qui lui paraissait la plus importante.
On peut comprendre cela à partir de l’exemple des aubergistes ou cabaretiers : le nom change avec l’époque (ou l’agent du recensement).
En 1794, Rioux-Martin comprend deux aubergistes : François Foucaud, 30 ans, qu’on trouve encore en fonction en 1813 comme cabaretier; et François Moreau, 28 ans qu’on retrouve encore en 1803, également comme cabaretier. En 1805, deux autres cabaretiers : Pierre Bayeux et Pierre Bodet. Aucune mention de ce métier jusqu’en 1841, année à laquelle on trouve Jean Mesnard. Il ne l’est plus en 1846, mais on trouve alors Pierre Rouzeau (46 ans) et Jean Foucaud (38 ans), et ce dernier est mentionné comme buraliste en 1861. Les deux sont beau-frères. Aucun cabaretier n’est mentionné sur le recensement de 1872 : Pierre Rouzeau est décédé en 1871, et son beau frère Jean Foucaud, âgé alors de 65 ans, est mentionné cette fois comme sabotier. En 1876, François Claireau (40 ans) est aubergiste à La Chagneraie, et on le retrouve mentionné comme cultivateur en 1881. Aucun cabaretier, buraliste ni aubergiste ne figurent sur les recensements suivants de 1886 et 1891 ; mais en 1901, Pierre Lombard officie au Haut du Bourg (c’est ainsi qu’il est mentionné comme témoin au mariage de Blaise Clairaud avec Marie Clairaud). Il est difficile d’imaginer que Rioux-Martin soit resté sans aubergiste ou cabaretier pendant une vingtaine d’années… il faut donc relativiser les données issues de telles sources.
Le métier le plus courant, on s’en doute, est celui de cultivateur. N’oublions pas qu’au milieu du XIXe siècle, les trois quarts de la population vivent en milieu rural et que si l’on n’est pas artisan ou commerçant, pour l’essentiel, on est cultivateur.
On pourrait penser que bien des métiers sont exercés de père en fils. C’est vrai pour certains, cela n’a rien de systématique.
À la fin du XVIIIe siècle, il semble que trois notaires exercent leur ministère à Rioux-Martin : Hillairet, Poirier et Michel Bourdier, décédé en 1783 à la Lande. Jean Michel Bourdier (1753-1832), son fils, s’installera comme notaire à La Feuilleterie, ainsi que le fils de ce dernier Jean Nicolas, né en 1783. Ce dernier était revenu à La Lande et a été maire de la commune depuis 1800 et ce jusqu’en 1846. C’est Jean Champagne qui a pris sa suite à la tête de la commune. Né en 1816, il habitait les Barriots et fut maire de la commune de 1846 à 1908, un record national ! En 1909, un nouveau notaire apparait : Eugène Bouyer (mais peut-être était-il installé avant cette date).
Autre exemple : les familles Saint-Loup et Chadefaud, meuniers au Moulin de Roche. On trouve un François Saint-Loup, né vers 1708 et décédé au Moulin de Roche en 1778. Augustin (1740-1782), peut-être son fils, est mentionné comme meunier sur son acte de sépulture. Jeanne, la fille d’un autre Augustin, a épousé Jean Chadefaud, meunier à son tour, ainsi que ses deux fils Pierre et Jean dit l’Argentonne, et que son petit fils Jean, décédé en 1891. Il ne semble pas que le moulin ait ensuite continué de tourner.
François Mesnard (1805-1867) est boucher, ses trois fils également : François dit Maximim, François dit Modeste et François dit Auguste, au moins jusqu’en 1896. Un autre fils, François Eugène fut boulanger au moins depuis 1872 (il a 24 ans) ainsi que son propre fils Jérôme Alphonse. Jean Vironneau a été également boucher, on le trouve sur les deux recensements de 1881 et 1886.

S’il suffisait d’un ou deux bouchers, boulangers, cabaretiers pour nourrir et abreuver la population de Rioux-Martin, il n’en va pas de même pour des métiers comme forgerons ou charpentiers : entre 1841 et 1891, on trouve entre quatre et huit charpentiers selon les années ; entre deux et cinq forgerons ; entre un et huit maçons ; entre un et huit scieurs de long ; des tailleurs de pierre, des tuiliers, des tisserands et cordonniers, etc.
En 1841, Jean Rabier est cité comme « meneur », ainsi que sa femme Françoise Coiffard et sa belle-mère Marguerite. Ce métier, car c’en était un, consistait à aller chercher des enfants trouvés aux hospices (en l’occurrence de Bordeaux et Angoulême) et de les confier à des nourrices. On trouve ainsi en 1841 à Rioux-Martin 57 « enfants de l’hospice », à rapporter à une population de 809 personnes, cela fait 7%. On en trouve encore 34 en 1846, 44 en 1861, 4 en 1872, 12 en 1876 et en 1881, 10 en 1886, 17 en 1891. Ils peuvent avoir juste quelques mois, mais certains se sont mariés sur place et ont fait souche. À partir de l’âge de 8 ou 9 ans, on les trouve mentionnés comme domestiques ou cultivateurs, mais sans doute était-ce le lot de bien des enfants de cet âge à cette époque, qu’ils soient venus ou non de l’hospice.

- Illustration d’en-tête : Paysans occupés à préparer le chanvre devant la porte d’une chaumière par Pierre Duval le Camus, musée d’Art et d’Histoire de Lisieux. ↩︎
