La valeur des choses au XVIIIe siècle

1 000 livres ? 2 000 livres ? A quoi peuvent correspondre de telles sommes quand on les trouve dans certains actes ? Il est difficile de le dire précisément et les convertir en euros d’aujourd’hui n’aurait pas grand sens1.

Jean l’aîné a payé 1 100 livres à sa mère et à son frère pour acheter le mobilier de Moquet en 1760. Sa seconde femme, Françoise Brunet, avait doté son fils du premier mariage d’une somme de 2 000 livres. A quoi cela peut-il correspondre ?

À titre indicatif, on peut comparer avec l’inventaire après décès en 1765 du notaire Hillairet, lui-même fils de notaire, qui habitait Peuchaud, à Rioux-Martin ; même époque, même lieu : la comparaison est raisonnable. Un notaire n’était pas forcément richissime, mais il n’était pas pauvre non plus… L’inventaire comprend l’ensemble des biens meubles : argenterie, mobilier, bêtes, outils agricoles, etc. On peut se rendre compte à la lecture de cet inventaire que la maison était bien meublée : flambeaux de cuivre, vaisselle d’étain et argenterie, mobilier en noyer, quantité de linge (98 serviettes de brin étoupe, quarante douzaines de serviettes, trente et une nappes…), nombre de chaises et fauteuils, bref les quinze pages de cet inventaire montre une maison pour le moins cossue. Son total se monte à 3 189 livres, ce qui donne une idée pour y comparer les 1 100 livres ou les 2 000 livres évoquées plus haut.

Archives de la Charente, 2E 1933

Une autre façon de considérer cette question est celle de l’économiste Jean Fourastié. Il propose d’exprimer le prix réel d’un bien en fonction du nombre d’heures de travail nécessaire pour l’acquérir pour un manœuvre sans qualification particulière, catégorie sociale constante dans le temps. Dans cette période, le salaire horaire d’un tel ouvrier est en moyenne de 0,092 livres. La somme de 3189 livres correspondrait ainsi à onze années de travail, pour une durée de 10 heures quotidiennes sur 310 jours par an.

Une autre source également permet de cerner sinon les revenus du moins la richesse relative des Bodet. Dans cette seconde moitié du XVII° siècle et avant la Révolution, l’impôt principal était la taille. Chaque « généralité » (La Rochelle pour Rioux-Martin) fixait un montant global, qu’il fallait répartir ensuite entre les « élections » (Barbezieux pour Rioux-Martin), puis chaque élection entre les paroisses. À charge pour chacune de ces dernières de désigner chaque année trois paroissiens chargés d’établir le montant de la taille pour chaque foyer et de le percevoir pour le verser ensuite à la recette de Barbezieux. Les choses sont ainsi libellées sur le tableau pour 1785 : « Tableau et recollement pour la nomination des collecteurs de la paroisse de la Ste Trinité de Rioux Martin pour l’année prochaine mil sept cent quatre-vingt-cinq pour faire l’amas des deniers royaux de ladite paroisse et les faire tenir au bureau de la recette de Barbezieux, divisé le dit tableau en quatre colonnes dont la première contiendra les plus cotisés, la seconde les médiocres, la troisième les moindres et la quatrième contiendra les exemptés privilégiés septuagénaires et pauvres mendiants, donc pour passer en charge l’année prochaine mil sept cent quatre-vingt-cinq». Les exemptés et privilégiés sont notamment le curé de la paroisse et le petit noble local (les Dussouchet à la Curatrie). Les collecteurs changeant chaque année, on peut penser qu’aucun collecteur n’avait intérêt à trop exiger sauf à courir le risque une année suivante d’être abusivement imposé à son tour, à charge de revanche… et il fallait bien en sens inverse imposer suffisamment, car la collecte totale devait finalement être rassemblée, et ces collecteurs étaient responsables sur leurs propres deniers des sommes qu’ils devaient prélever. C’est pour cela que les collecteurs devaient être choisis parmi les personnes solvables. Une fois le tableau établi, il est mentionné, par ex. en 1784 : « Fait clos et arrêté le présent tableau étant au-devant de la grande porte et principale entrée de l’église de la sainte trinité de Rioux-Martin ce jour d’huy 1er août 1784 jour de saint dimanche à l’issue de la messe paroissiale le peuple sortant d’entendre la sainte messe avec affluence en présence des principaux manants et habitants de ladite paroisse qui ont trouvé lesdits collecteurs nommés pour ladite année 1785 bons suffisants solvables et capables d’exercer la susdite charge, ceux qui savent signer ont signé approuvant la présente cote ». Au gré des différentes années, on voit apparaître plusieurs fois les noms des Bodet, Jean l’aîné et Jean le jeune avec mention de la taille à laquelle ils étaient assujettis les années considérées.

Archives de la Charente, 7 C 249

On constate ainsi que Jean l’aîné, mon ancêtre direct, paye 24 livres de taille en 1782, puis 52 livres en 1785 et 54 livres en 1786 : manifestement ses affaires devaient bien marcher puisque le montant de sa taille augmente substantiellement. Son frère Jean le jeune quant à lui doit s’acquitter d’une taille de 35 livres en 1778. Pour donner un ordre d’idée, le montant le plus élevé dans cette période à Rioux-Martin est de 64 livres pour un Pierre Boucher, laboureur, en 1778, et de 60 livres en 1785 pour Jean Boistard marchand. Notre Jean Bodet arrive ainsi en 3ème position dans la paroisse.

  1. illustration en tête de cet article : le prêteur et sa femme, Quentin Metsys, musée du Louvre ↩︎

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