Quand l’école communale n’était pas obligatoire, mais payante
Tout le monde le sait : Jules Ferry a rendu l’instruction gratuite et obligatoire, mais qu’en était-il exactement avant ? En prenant comme fil directeur les délibérations du conseil municipal de Rioux-Martin depuis 18381, ce qui suit montre comment la commune a progressivement assuré l’instruction de sa jeunesse2.
Une école communale à Rioux-Martin mais payante
En 1833, la loi Guizot oblige chaque commune à entretenir une école primaire. Les premiers PV des conseils municipaux de Rioux-Martin présents aux AD datant de 1838, on ne peut pas savoir ce qu’il en était auparavant.
L’école à l’époque n’est pas gratuite. La commune doit assurer à l’instituteur un salaire fixe, qui se montait à 200 francs entre 1838 et 1850, charge répartie entre la commune et le département. Les familles, quant à elles, devaient payer entre un franc et deux francs cinquante par mois, suivant le niveau d’études des enfants. Ces sommes, collectées par la mairie, complétaient ainsi le salaire de l’instituteur : plus il avait d’élèves et plus ces derniers étaient assidus, mieux il était payé.
Pour donner un ordre d’idée, au milieu du 19ème siècle, la contribution par élève et par mois correspondait en gros au salaire journalier d’un ouvrier agricole, qui pouvait gagner autour de 600 francs par an.

C’est dans une délibération du 10 août 1846 que l’on observe pour la première fois la gratuité pour les élèves de familles pauvres, pour lesquelles la commune paiera sa part à partir de 1870 : il y en a 10 à Rioux-Martin, tous des garçons ; à l’évidence, les filles ne sont pas encore scolarisées.
Et les filles ?
Cette question de l’instruction des filles se posait déjà, et ici ou là elle était effective : soit qu’il y ait eu une école distincte de celle des garçons, soit qu’il n’y ait eu qu’une seule école mais à la condition expresse que les enfants des deux sexes soient soigneusement séparés.
En 1850, la loi Falloux change quelque peu la donne : elle impose par exemple la création d’une école de filles dans les communes de plus de 800 habitants. Mais Rioux Martin ne compte alors que 760 habitants et ne dépassera d’ailleurs ce seuil de 800 que dans les années 1830. La commune n’est donc pas concernée par cette obligation. Rien n’empêchait cependant d’instaurer la mixité, mais les préventions restent grandes. Dans son rapport au conseil général de la Charente, le 26 août 1862, le Préfet indique qu’il est « inutile d’insister sur les inconvénients que présente le mélange des sexes. Quoique dans les écoles mixtes les garçons et les filles soient séparés par une barrière, il se rencontrent au sortir de l’école, et dans les campagnes, où ils sont souvent livrés à eux-mêmes sans surveillance, on comprend le danger qui peut résulter de ce contact. Il est encore plus grand quant aux rapports d’un jeune instituteur avec ses élèves, et dans ces dernières années, la cour d’assises nous a plusieurs fois offert le spectacle lamentable de malheureuses petites filles perverties par ceux-là mêmes à qui les familles avaient remis le soin de leur donner une éducation morale et chrétienne »3.
Faut-il alors créer une école de filles ? La pression législative monte en effet, et une loi du 10 avril 1867 en impose la création pour les communes de plus de 500 habitants, et cette fois Rioux-Martin ne semble pas pouvoir y couper. Pourtant, dans sa séance du 11 novembre 1867, le Conseil municipal vote l’avis suivant : « il a été unanimement d’avis que la commune ne pouvait quant à présent entretenir une école de filles ; que d’ailleurs jusqu’ici le besoin ne s’en est point fortement fait sentir ; il demande donc que la commune en soit dispensée. Il estime qu’il n’y a lieu à aucune novation sur l’état actuel de l’instruction scolaire en cette dite commune. »
Une fréquentation très irrégulière
C’est à partir de la loi Falloux en 1850, déjà citée, qu’un minimum de revenus est instauré pour les instituteurs : 600 francs annuels. Si le fixe de 200 francs et les contributions des familles ne permettent pas d’arriver à ce total, la commune et le département combleront la différence ; et si le total dépasse ces 600 francs, cela augmentera d’autant la rémunération de l’instituteur. Chaque année donc, le conseil municipal examine au vu des contributions familiales de l’année précédente s’il y a lieu de verser un complément pour atteindre les 600 frs, portés à 700 frs en 1864 puis à 900 frs en 1878. L’examen de ces comptes permet de voir évoluer la rémunération de l’instituteur de Rioux-Martin dans les années 1850-1880 et cela donne le tableau suivant :

La courbe bleue indique le total fixe + contributions des familles, la rouge indique le minimum garanti. Quand la courbe bleue est au-dessous de la rouge, la commune paie la différence, et à l’inverse quand elle est au-dessus, l’instituteur gagne plus que le minimum garanti.
Ce graphique met en évidence l’irrégularité importante du revenu de l’instituteur : soit que le nombre d’élèves évolue tantôt à la hausse et tantôt à la baisse, soit que leur fréquentation soit très variable d’une année sur l’autre. Il n’a pas été possible de retrouver les listes de présence tenues par l’instituteur, ce qui interdit d’avoir une vision plus précise de tout cela.
En 1914, Mlle Leberthon, institutrice intérimaire, note que « la fréquentation scolaire, mauvaise pendant les mois d’octobre, novembre, mars, avril, mai, juin, juillet, est passable pendant les autres mois », c’est-à-dire décembre, janvier et février… Si l’en était ainsi alors que l’école était obligatoire et gratuite, on peut imaginer ce qu’il en était lorsqu’elle était facultative et payante !
À partir des lois de Jules Ferry en 1881 et 1882, l’école deviendra gratuite et obligatoire, le traitement des instituteurs ne dépendra plus des contributions des familles.
Qui fait la classe et où ?
En 1839, il faut remplacer l’instituteur décédé quelque temps auparavant. Le conseil examine deux candidatures : celle de Jean Couzi « « muni de certificats attestant sa moralité et sa bonne conduite et d’un brevet de capacité d’instituteur primaire » et qui avait manifestement assuré le remplacement depuis 6 mois et celle de Jacques Boistard, fils de Jean Boistard alors adjoint au Maire. Muni des mêmes certificats et exerçant à Parcoul, il est « soutenu » par de nombreux habitants de la commune : le conseil décide donc de le proposer au comité d’arrondissement. Mais Jean Couzi sera finalement nommé et restera en fonction jusqu’en 1851. C’est Jean Chabosseau qui lui succède, venant de Médillac. Un monsieur Laporte suivra, remplacé en 1875 par Charles Ménachaud. En 1874, installation de Marcelin Vessière.
Côté école de filles, Marie Nadaud, épouse Virronaud, est nommée en 1873 ; elle démissionnera en 1875 pour créer une école « libre », c’est-à-dire privée, pour les filles. Il semble que cette école ait été située à La Chagneraie. Elle sera remplacée par Victorine Vigier épouse Décelas, puis par Mme Métivier en 1878.
Ce n’est qu’en 1906 que le Conseil municipal décide de construire une école et une mairie, celle que nous connaissons aujourd’hui. Elle se situe sur un terrain acheté par la commune à M. Gouzil, et le projet total se monte à 28 797 francs. Elle ouvrira effectivement à la rentrée 1911.
Mais avant ? Les délibérations du conseil municipal indiquent d’abord le coût pour la commune de l’indemnité de logement de l’instituteur puis à partir de 1844 le coût de la location de la maison d’école. Jusqu’en 1894, rien ne permet de localiser ce lieu, dont on peut penser d’ailleurs qu’il a pu changer au cours des années. Mais nous disposons en date du 15 juin 1894 du bail de la location de la maison d’école : la mairie loue à Marcelin Vessière les locaux nécessaires à l’école des garçons et à celle des filles. Il s’agit de l’actuelle maison au n° 14 de la route du Pont Tamisé. Nommé en 1874 instituteur à Rioux-Martin, rien ne permet de savoir s’il était encore en fonction au moment de ce bail, mais on peut le penser puisqu’il n’était alors âgé que de 49 ans.
À partir des lois Ferry, si l’école doit encore s’occuper des locaux, elle n’a pour ainsi dire plus à intervenir dans la vie de l’école, sinon par exemple en 1920 pour donner un avis favorable à la mixité dans les classes.
On notera pour conclure qu’en 1908, à l’instigation du tout nouveau maire Antonin Thomas, des cours seront donnés bénévolement par l’instituteur et l’institutrice pour les adultes illettrés, deux soirs par semaine pour les hommes, le dimanche après midi pour les femmes.
- on peut consulter ces registres aux Archives de la Charente, sous la cote 279 E DEPOT 1D/1, 1D/2, 1D/3 et 1D/4. Ils ne sont pas numérisés et ne sont donc pas accessibles sur internet. ↩︎
- Illustration d’en-ête : l’école de Buigny-lès-Gamaches (Somme) vers 1906 – Musée national de l’Education Rouen ↩︎
- Archives de la Charente, PV imprimés du Conseil général, 1 N 50 1882 vue 132/463 (voir sur le site des Archives) ↩︎







