Jean Oscar Daire et Marie Magrangeas : un mariage arrangé … et heureux !

« Vous m’avez écrit en me vantant ainsi que ma tante Jouannis les qualités que possède Mademoiselle Magrangeas. Il n’en a pas fallu davantage, pour une chose aussi sérieuse que le mariage je préfère m’en rapporter à mes parents qu’à un étranger » : c’est ce qu’écrit Jean Oscar Daire (voir sur la généalogie) à ses « oncle et Tante » pour répondre favorablement à la proposition qu’ils lui font d’épouser Marie Magrangeas.

Jean Oscar Daire et Marie Magranges sont les grands-parents maternels de ma mère, le premier natif de Montmoreau, la seconde de Montbron.

Oscar, c’est ainsi qu’il s’appelait « en famille », est nommé comme commis des postes à Alger en juin 1884, il a trente ans et il est encore célibataire. Alger est alors le chef-lieu de l’un des trois départements français d’Algérie et c’est donc en tant que fonctionnaire de l’administration des Postes qu’il y est nommé. Il est en correspondance avec Louis Crosson, qui est à un lointain cousin par alliance mais aussi un oncle de sa future femme1, et c’est manifestement ce Louis Crosson et sa femme Marguerite Magrangeas qui ont arrangé le mariage de leur nièce Marie Magrangeas avec Oscar. La différence de génération fait qu’il les appelle « oncle » et « tante ».

La première lettre qui nous est parvenue date d’avril 1885, la première rencontre entre Oscar et Marie a eu lieu le 10 juin, le mariage a été célébré le 20 juillet à Montbron, et les voilà tous deux à Alger le 20 août, de la même année bien entendu : une affaire rondement menée ! Et elle durera jusqu’au décès de Marie en 1940 à l’âge de 83 ans (Oscar décède en 1946 à 91 ans).

Mais les quelques courriers d’Oscar à « ses oncle et tante » parlent d’eux-mêmes, je propose donc de les laisser parler.

Le 23 avril 1885, Oscar leur écrit :

« Vous pouvez voir par ces chiffres qu’il y a une différence sensible entre le traitement de France et celui d’Algérie.
Bien que je me plaise énormément à Alger, si pour obtenir la main de Mlle Magrangeas il me faut faire le sacrifice de cette résidence, je le ferai avec plaisir et je rentrerai en France le cœur joyeux. Je demanderai soit Bordeaux, Angoulême ou La Rochelle. Quelle que soit la ville cela m’importe peu, du moment que je ne serai plus seul, je me trouverai bien partout.
Seulement je ne puis faire ma demande de changement de résidence que lorsque je serai marié. Admettez que je rentre en France et que pour une cause quelconque, indépendante de ma volonté, ce mariage ne se fasse pas, je subirais une grande diminution de traitement et recommencerai de nouveau à m’ennuyer dans une ville brumeuse comme Rouen ou Limoges2 c’est alors que je regretterais ce beau soleil d’Afrique. Ce qu’il y a de plus sage à faire est je crois ceci : j’ai l’intention le plus tôt qu’il me sera possible de demander un congé de deux mois pour aller en France. Si en deux mois ce mariage pouvait se faire, nous reviendrions à Alger et alors je ferais ma demande de changement de résidence et un mois ou deux après nous serions de retour en France.
Ce ne serait pas je crois une grande peine. Puis lorsqu’on s’aime véritablement n’est-ce pas beau de parcourir ensemble une partie de la France, de visiter les grandes villes qui se trouvent sur votre route, l’arrivée à Marseille, l’embarquement à bord d’un de ces magnifiques paquebots à marche rapide de la Cie Transatlantique, qui vous transportent en 26 ou 28 heures de Marseille à Alger, cette ville du soleil où l’on coudoie à chaque pas tous les peuples de la terre depuis le noir du Soudan jusqu’aux blonds fils de la Norvège, l’arabe drapé dans son burnous, la Mauresque complètement voilée, la Juive dans son costume national brodé d’or ; de temps à autre des caravanes arrivant du désert, etc., tout cela ne vaudrait-il pas la peine de faire ce voyage ? Ce ne serait pour ainsi dire qu’un voyage de noces et fait aux frais de l’Etat ce qui ne gâterait rien.
Dans le grand monde, le soir des noces on prend le train et on va passer un ou deux mois soit en Italie soit ailleurs, nous ferions donc comme le grand monde avec cette différence que nous ne serions pas obligés de partir le soir même des noces. Mes parents m’ont parlé de cette demoiselle, ils la trouvent très bien et comme je sais qu’ils ont bon goût il n’y aura donc aucune difficulté je crois de mon côté.
Quant à moi, physiquement je ne suis pas plus beau qu’un autre mais moralement, au risque d’être traité de fat, j’en connais beaucoup qui valent moins que moi. Il m’arrive souvent d’entendre des jeunes gens de mon âge et de plus jeunes dire : quand je serai marié, si jamais ma femme se permet de vouloir aller à l’église, je me séparerai d’elle, ou d’autres propos à peu près semblables. Pour eux il suffit d’être curé pour être malhonnête homme, tout ce qui est religion, Dieu lui-même, n’échappe pas à leur médisance3. Pour moi, j’ai été élevé par ma mère dans la crainte de Dieu et je m’en trouve bien. Je crois qu’il n’y a pas de société possible sans morale et de morale sans religion… Je ne veux point vous dire que je vais souvent à la messe, non, je n’y vais même jamais, mais ce n’est pas par manque de croyance, c’est tout bonnement parce que je suis garçon et c’est tout dire, du jour où je serais marié, j’y accompagnerai ma femme avec plaisir. Je n’épouserai jamais une femme impie car je ne la croirai pas capable de faire une bonne épouse et une bonne mère ; sans être bigote, il faut qu’une femme soit pieuse. Les qualités physiques sont bien [peu] de chose comparées aux qualités morales. Je suis très content d’avoir un aussi bon avocat que ma tante Jouannis, si elle s’en mêle je suis presque sûr d’avoir gain de cause, remerciez-la bien pour moi si elle est encore à Montbron. »

Le 12 mai 1885

« Je suis en vérité confus des éloges que vous ne cessez de me prodiguer. Je ne suis point une âme d’élite, mais par mon contact (si contact il y a) avec l’autre âme dont vous me parlez, je ferai en sorte de le devenir.
Vous me pressez de demander un congé. Si je n’écoutais que mon désir, je serais à Montbron en même temps que ma lettre.
La liberté n’est point de ce monde ; je suis donc obligé de passer par la filière administrative. Il me faut aller voir le médecin de l’administration pour obtenir quoique bien portant un certificat de maladie, lequel certificat est joint à une demande de congé et transmis par les soins du Directeur au Ministre qui statue. Soyez assuré que j’userai de tous les moyens en mon pouvoir pour être à Montbron le plus tôt possible. Quoiqu’il arrive, mes parents devront être reconnaissants à Mademoiselle Magrangeas ainsi qu’à vous de ce double résultat : me faire aller en congé un an avant l’époque où je pensais pouvoir y aller, et s’il y a mariage, me faire rentrer en France, ce que je ne ferais peut-être jamais si je restais garçon ou si je me mariais ici.
Il me serait fort difficile de vous dire si en parlant de deux ou trois mille francs de dot, vous vous êtes trop avancé ou non. Je n’ai jamais traité ce sujet avec mes parents et comme vous voyez, il ne m’est pas facile de répondre à votre question. Comme mon oncle Edouard le dit si bien, les questions d’argent sont choses très délicates et qu’il faut traiter avec tact.
Comme vous allez à Montmoreau un de ces jours si vous n’y êtes déjà, ayez la bonté d’en parler à mon père, il vous renseignera on ne peut mieux, c’est comme vous le savez un bon vieux qui fera je crois un bon beau-père.
Vous avez pu remarquer que je ne vous ai jamais demandé quelle était la fortune de Mademoiselle Magrangeas ni quelle serait sa dot ; cela m’importe peu, qu’on ne lui en donne pas du tout si on veut, cela m’est égal, ce n’est pas parce que la dot sera plus ou moins lourde que j’avancerai ou que je reculerai, non ; ce n’est pas un marché que je fais, remarquez que je parle en toute sincérité. J’envisage le mariage autrement tel que Dieu l’a créé. Je recherche d’abord une femme vertueuse, en un mot ayant toutes les qualités qui font la bonne épouse et la bonne mère. Je préfère de beaucoup une femme pauvre mais douce, bonne et vertueuse à une femme riche, très riche, immensément riche même mais au caractère violent et vicieux et au cœur de marbre ; avec celle-ci je serais malheureux, avec celle-là je serais très heureux.
Il y a quelque temps, on m’a proposé ici de me faire marier avec une orpheline de 20 ans possédant disait-on quarante mille francs. J’ai fait une réponse de normand, je n’ai dit ni oui ni non. Sur ces entrefaites, vous m’avez écrit en me vantant ainsi que ma tante Jouannis les qualités que possède Mademoiselle Magrangeas. Il n’en a pas fallu davantage, pour une chose aussi sérieuse que le mariage je préfère m’en rapporter à mes parents qu’à un étranger. Je sais Mademoiselle Magrangeas jolie et possédant les qualités désirées, c’est tout ce que je demande avec prière qu’on me l’accorde. Si mes désirs se réalisent, j’espère la rendre la plus heureuse possible et je crois qu’elle n’aura pas lieu d’être mécontente de son court séjour à Alger où nous prendrons les bains de mer si elle le désire. Elle verra les parcs à autruches du jardin d’essai du Hamma et une foule d’arbres indigènes et exotiques inconnus en France. Puis la traversée l’été par une mer bien calme, une mer d’huile comme on dit, ce qui est presque tous les jours l’été, ne manque pas d’un certain charme. Après deux ou trois heures de marche, les côtes de France se perdent dans la nuit ; le lendemain matin vers les 10 heures, les côtes des îles Baléares apparaissent à nos yeux. Là quelques hirondelles traversent joyeuses les cordages du navire et vous accompagnent ainsi pendant deux ou trois heures. Des troupes de marsouins s’ébattent autour du navire dont l’hélice laisse en tournoyant la mer bleue, son sillage argenté ressemblant la nuit à des milliers de paillettes d’argent miroitant au soleil. Le soir à 9 ou 10 heures on est à Alger après 28 ou 30 heures seulement de traversée.
Le sincère attachement qu’a Mademoiselle Magrangeas pour ses parents est une chose fort louable, le contraire serait déplorable et j’estime qu’on ne saurait jamais trop aimer son père et sa mère.
J’ai reçu votre lettre hier le 11, elle a dû séjourner à Port Vendres deux ou trois jours en attendant le départ du paquebot.
Les mandarines n’étaient pas aussi belles et aussi bonnes que je l’aurais désiré mais je n’ai pas eu le choix, il n’y avait qu’un seul marchand et encore en avait-il très peu. Si à la saison prochaine je suis encore ici, je vous en ferai manger de bonnes et de grosses. Je suis très content que vous ayez fait goûter quelques fruits à Mademoiselle Magrangeas, je regrette seulement qu’il n’y en ait pas eu davantage, mais le colis pesait juste 3 kilos. Je vous envoie aujourd’hui par la poste quelques groseilles d’Amérique, c’est je crois aussi un fruit nouveau pour vous.

À bientôt j’espère, le plaisir de vous voir. » 

Le dimanche 7  juin, Oscar est rentré en France, chez ses parents à Montmoreau ; il écrit dès le mardi à « ses oncle et tante » :

« Cher oncle et chère tante,
Ainsi que je vous l’avais annoncé, je suis arrivé à Montmoreau dimanche dernier à 11 h 1/2. Je partirai de Montmoreau pour Montbron demain mercredi à 11 h 20 du matin après un très court séjour dans ma famille car j’ai hâte de connaître Mademoiselle Magrangeas et de savoir si mon voyage aura des résultats heureux.
J’ai vu hier ma tante Jouanis qui m’a dit aussi le plus grand bien de cette demoiselle. Si Dieu exauce mes vœux j’aurai en elle une épouse modèle et qui sera la plus aimée des femmes.
Je prie Dieu de m’accorder ce suprême bonheur et je serai alors doublement satisfait de mon voyage car j’aurai vu ma famille et je retournerai à Alger non plus seul mais avec une douce compagne avec laquelle je partagerai les joies et les peines de la vie. Son bonheur me rendra heureux, ses chagrins me rendraient malheureux, je ferai donc tout ce qui dépendra de moi pour les lui éviter.
Nous resterons à Alger le temps qu’il lui plaira d’y rester, aussitôt qu’elle en manifestera le désir je demanderai mon changement de résidence ; habiter l’Algérie ou la France me sera alors indifférent.
À demain soir, donc, cher oncle et chère tante le plaisir de vous voir,
Votre neveu tout dévoué
O. Daire »

L’affaire est conclue même si le mariage n’a pas encore eu lieu : reproduisons enfin la dernière lettre du 3 juillet de cet ensemble « proposition, découverte mutuelle, décision  et mariage »… qui aura lieu une quinzaine de jours plus tard.

« Chère Madame et bien chère Mademoiselle,
J’ai l’heureuse satisfaction de vous annoncer que Monsieur Magrangeas est en très bonne santé et a fait un bon voyage ; il se dispose à partir samedi matin à 7h20.
Ma mère consultée au sujet de la robe en dentelle n’a fait qu’approuver votre choix, faites donc venir sans retard les choses nécessaires à sa confection ainsi qu’à une robe claire à votre goût, fleurs rouges ou bleues.
Je vous attendrai mardi matin au train de 8h40, le train que je dois prendre (le premier de la journée) arrive à Angoulême à 8h35 ; si par hasard il se trouvait en retard, je vous rejoindrai avec ma mère à votre domicile, rue des Trois N.D.,224.
Plus le jour de notre hymen approche, plus je me sens heureux ; encore dix-sept longs jours et nous serons au jour heureux et béni de notre réunion éternelle car nous serons je l’espère réunis au ciel comme sur la terre, Dieu ne voudrait point me séparer de celle que j’aime plus que moi-même.
Ayez, ma bien aimée Marie, confiance entière en moi, aimez-moi comme je vous aime et je jure de vous rendre heureuse.
Bannissez toute crainte de votre cœur, n’écoutez point tous ces conseils plus ou moins sincères donnés par des personnes que vous n’aimez guère, votre mère seule peut vous en donner de bons et de salutaires. Il y a sur Terre des ménages très heureux, nous avons l’un et l’autre tout ce qu’il nous faut pour en faire partie ; ayons donc toute confiance en l’avenir, Dieu que nous aimons et que nous prierons ensemble nous protègera.
Sous un extérieur froid, je cache un cœur tendre, plein d’amour contenu, aimez-le bien je vous en prie car je serais trop malheureux sans cela.
Mardi donc, ma Marie chérie, ma douce amie, le plaisir extrême de nous embrasser ainsi que votre mère qui doit devenir la mienne.
Votre bien dévoué serviteur (en attendant un autre titre)
JO Daire
J’espère que ces titres d’amitié ne vous froisseront pas ? N’êtes-vous pas ma fiancée devant Dieu et dimanche devant les hommes. »

Marie et Oscar, beaucoup plus âgés qu’à l’époque algérienne…

  1. Ce lien est quelque peu compliqué. Louis Crosson est le beau-frère de Marie Angela Jouanis et un lien unit Oscar et Angela Jouanis : le couple François Dussieux x Barbe Chatenet sont les arrières grands parents à la fois d’Angela (Marie Gabrielle Dussieux x Jean Vilespy, puis Marie Vilespy x Jean Jouanis, père d’Angela) et  d’Oscar (Marie Marguerite  Dussieux x Jean Dalger, puis Marie Victoire Dalger x Ferdinand Daire, père d’Oscar). Ferdinand est donc cousin germain du père d’Angela Jouanis, cette dernière cousine issue de germain d’Oscar, malgré une différence d’âge (1836 vs 1854), d’où l’appellation d’oncle… (voir sur la généalogie).
    Louis Crosson n’est donc que lointainement apparenté à Oscar, et par alliance, mais sans doute les relations étaient-elles suivies, bien que Montbron soit relativement éloigné de Montmoreau pour l’époque, une cinquantaine de km. À noter cependant qu’Edouard Crosson est né à Montboyer, et la famille d’Angela Jouannis est de Montmoreau, comme les Daire. ↩︎
  2. Deux villes dans lesquelles il avait été nommé précédemment. ↩︎
  3. Rappelons qu’à cette époque le débat entre cléricaux et anticléricaux est vif. C’est un 1877 que Gambette lance à la Chambre son fameux « Le cléricalisme, voilà l’ennemi », et le début des années 1880 a vu voter les lois Ferry, considérées par ses ennemis comme anticléricales. ↩︎
  4. Il s’agit d’une petite rue à Angoulême ; mais sur l’acte de mariage, les parents et leur fille sont domiciliés à Montbron. Le père de Marie, Justin, était serrurier, quincailler. Au moment de son décès, ils habitent 22 rue des Colis dans la même ville d’Angoulême. ↩︎

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