Quand Louise et Déborah Frichou déshéritent leur neveu converti au catholicisme

Le 24 juin 1739, Louise et Déborah Frichou, décédées sans postérité, rédigent leur testament, dans lequel elles semblent déshériter Pierre leur neveu passé au catholicisme en faveur de Jean resté fidèle au protestantisme.

Clotilde Hamilton, ma très lointaine ancêtre, est la fille du pasteur John Hamilton venu en France et nommé en 1604 « prédicateur saint évangile » à Montendre et à Ozillac en Saintonge, épouse vers 1654 Jean Frichou, probablement de Chalais, protestant lui aussi. Leur fils Jean est celui-là même qui a acheté avec son frère Charles la propriété de La Faurie à Rioux-Martin (en savoir plus). Il épouse une cousine germaine, Marie Viault, et ils auront ensemble cinq enfants, dont Pierre Frichou, sieur de la Morine (1682-1744) qui est le seul à avoir eu une descendance. Notre pasteur John Hamilton est donc le trisaïeul des enfants de Pierre et durant ces cinq générations, on reste dans le milieu protestant : on y restreint les alliances, on y trouve les témoins de baptême et de mariage, en tout cas dans les actes que l’on a pu retrouver.

Pour mémoire, l’édit de Nantes autorisant le protestantisme en France date de 1598 c’est-à-dire avant la nomination de notre pasteur John Hamilton. Cet édit a subi bien des restrictions : sous Louis XIII à la suite du siège de La Rochelle (1627-1628), puis sous Louis XIV instaurant une politique de conversion des protestants à partir de1661 qui culmine avec la révocation de l’édit de Nantes en 1685. C’est donc dans cette ambiance assurément très délicate pour les protestants qu’ont vécu les Frichou et leurs alliés et amis protestants. Notons cependant qu’ils ne vivaient pas pour autant dans la clandestinité : ils appartenaient manifestement à un milieu privilégié qui comptait dans ses rangs des magistrats, des notaires, des médecins, etc.  

Mais comme dans toutes les familles, il y a des accidents… et un fils de notre Pierre Frichou la Morine : Pierre dit du Fort de la Tude, se convertit pour épouser une catholique, Marie Thérèse Moure ! L’époque était un peu plus apaisée à cet égard, mais quand même… D’autant que les enfants devaient être élevés dans le culte catholique. Ce n’est certes pas une mésalliance : sa femme s’appelle Marie-Thérèse Moure, elle est la fille d’un juge sénéchal de Montlieu et d’une lointaine descendance de Montaigne (voir sur la généalogie).

Raymond Picquot est un lointain descendant de Pierre Frichou et de Marie Bodet (voir sa place dans la généalogie) ; il a effectué une étude fouillée de la famille Frichou qui fait encore référence pour qui s’intéresse à cette famille. Il note ceci : « La fidélité à la religion réformée, manifestée par Jean [le frère du Pierre qui s’est converti], eut une récompense qui marqua combien le changement d’orientation de son frère, dans le sens catholique, fut pénible à ceux de la génération précédente. Le 24 juin 1739 en effet, Louise et Déborah Frichou, toutes deux sœurs de Pierre Frichou de la Maurine, ardentes calvinistes, léguaient par testament devant Me Moreau, notaire à la Roche, tous leurs biens à leur neveu Jean Frichou resté protestant, déshéritant Pierre Frichou du Fort qui avait fait un mariage catholique et dont les enfants étaient élevés dans la religion romaine ».  

Archives de la Dordogne 3 E 6834 Minutes Moreau
testament de Louise et Debora Frichou

Pierre Frichou de la Morine avait en effet deux sœurs, décédées sans descendance, qui habitaient elles aussi la Morine (on trouve les deux orthographes, la Morine et la Maurine : c’est sous cette dernière orthographe que ce lieu-dit de la Genétouze existe aujourd’hui). Ce testament ne dit pas qu’elles déshéritent qui que ce soit, qui plus est à cause d’une abjuration… mais il ne cite que Jean (resté protestant) et indique que « pour les bons et agréables services et forte amitié que leur a porté et rendu, porte et rend journellement sieur Jean Frichou leur neveu, fils de Pierre Frichou leur frère, elles lui font par ces présentes don et donation de chacune la somme de quatre cents livres […] plus un cabinet de bois de noyer fermant à deux armoires qui est à ce dit lieu de la maurine avec tout ce qui se  trouvera dans y celui ».

Mais ce testament stipule ensuite que « de tous leurs autres biens non donnés ni légués elles ont les dites testatrices institué et instituent leurs héritiers universels ceux qui de droit et de coutume le doivent être qui se trouveront après leurs décès ». Autrement dit, elles ont favorisé leur neveu Jean mais pour le reste elles en sont restées à ce que le droit et la coutume prévoyaient. D’ailleurs, sur la table des successions dressées par l’administration du contrôle des actes des notaires, on trouve comme héritier de Deborah et Jean et Pierre Frichou.

Sans doute Raymond Picquot se faisait-il l’interprète tardif de la condamnation familiale d’une abjuration, celle de Pierre Frichou, qui avait grandement déplu à de nombreux membres de la famille, mais on ne peut pas dire à proprement parler, me semble-t-il, que ces deux sœurs aient déshérité leur neveu devenu catholique.

Archives de la Charente 2 C 14/17 – 1751-1779 Bureau de Chalais

D’ailleurs, ces deux familles : l’une restée protestante, l’autre devenue catholique, n’habitaient pas loin les unes des autres et les relations sont restées constantes. Une petite fille de ce Jean resté protestant épouse d’ailleurs en 1823 un fils de Pierre Frichou et Marie Bodet, un descendant donc du catholique…

illustration d’en-tête : l’Edit de Nantes – Archives Nationales AE/II/763

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