Rioux-Martin durant la grande guerre : les cahiers des instituteurs
« Par une circulaire du 18 septembre 1914, Albert Sarraut, alors ministre de l’Instruction publique, demande aux instituteurs et institutrices en fonction « de tenir note de tous les évènements auxquels ils assistent » : mobilisation, réquisitions, administrations de la commune, ordre public, vie économique, réfugiés… » C’est ainsi que le site des archives départementales de Charente présente des cahiers dans lesquels les instituteurs se font les chroniqueurs de cette guerre à l’échelon communal. Celui de Rioux-Martin a été conservé, ainsi que de quelques communes voisines. M. et Mme Benoist étaient instituteurs, le premier a été rapidement mobilisé et c’est la seconde qui a donc rédigé ces cahiers, qui n’évoquent pas la période postérieure à 1917.
Une mobilisation sans problème majeur
« La mobilisation s’est effectuée sans incident. Chaque mobilisé a rejoint son corps au jour indiqué par son ordre de mobilisation. Chacun partait avec l’espoir de revenir bientôt victorieux« . Quatre lignes manuscrites, information laconique et factuelle assez semblable à celle de Chalais, plus résignée : « [la mobilisation] a été acceptée comme une nécessité à laquelle il faut se résigner, mais sans aucun enthousiasme. Il faut reconnaître que certaines séparations ont été très pénibles« . Cette concision tranche avec ce que d’autres instituteurs ont pu écrire, par ex. à Yviers, qui y consacre quatre pages et demi… Qu’on en juge : « Activement, elle [l’école] s’emploie à faire pénétrer dans la vie civile l’esprit de guerre pour que tous soient prêts à tous les sacrifices« , ou plus loin : « L’Allemagne a inauguré une guerre inconnue jusqu’alors, guerre de sauvagerie inouïe, où s’amoncellent forfaits, crimes, atrocités et abominations de toutes sortes […]. L’Allemagne a ressuscité la haine. Eh bien, que la haine sainte soit au cœur de tous les peuples civilisés, que de partout, de l’usine et des champs, des monts et des vaux retentissent le cri de : Guerre à l’Allemagne ! «
Une vie progressivement plus difficile
La saison 1914-1915 semble se passer correctement : « Les labours et semailles se sont faits dans de bonnes conditions ainsi que la coupe des foins et des blés. Les familles s’entr’aidaient, fournissant les unes la main d’œuvre, les autres les machines. » Il n’en va pas de même l’année suivante, faute de bras : « les labours se font péniblement » et beaucoup de terres restent en friche. Bien des vignes ne sont ni labourées ni traitées. Quelles que soient les communes, une mention spéciale est faite aux femmes qui ont dû pallier l’absence des hommes partis au front.

Rioux-Martin comptait alors « trois petites épiceries » (pour une population de 507 habitants au recensement de 1911), et Mme Benoist note qu’elles « s’approvisionnent très difficilement et à des prix très élevés : le sucre, le sel, le pétrole, l’essence, la laine manquent souvent, le cours de toutes ces denrées a doublé […] Un kg de laine qi se vendait de 15 à 20 francs en 1915 se vend 30 et 35 francs en 1916« . Le porc gras qui se vendait à 1 franc le kg en décembre 14 se vend à 2,60 francs en 1915. Entre 1914 et 1916, le prix des haricots et des œufs a triplé, celui de la viande a doublé. Seul le pain n’a pas trop augmenté, celui de 6 kg passant de 1,90 franc en août 1914 à 2,35 francs en 1916. Ce sont les bouchers et boulangers voisins qui alimentent Rioux-Martin, ceux de la commune ayant été mobilisés et non remplacés.
Une assistance publique qui dope les ventes…
« Les allocations attribuées à tous les mobilisés ou presque ont apporté dans les familles un semblant d’aisance et par là n’ont pas peu contribué au renchérissement de la vie. Les commerçants, en particulier les drapiers, merciers, pâtissiers, épiciers et bouchers affirment n’avoir jamais tant et aussi facilement vendu« . L’instituteur de Chalais note de la même façon que « la guerre a produit cet excellent résultat de remédier au paupérisme dans la majorité des cas » mais ajoute que cela a poussé certains et surtout certaines à l’oisiveté ; « un grand nombre se sont même offert le luxe d’acquérir une bicyclette » !
L’accueil des réfugiés
Rioux-Martin a accueilli en novembre 1914 quatre familles du Pas-de-Calais, dont deux sont restées au moins quelque temps. Chalais en revanche devra en accueillir proportionnellement beaucoup plus. Sa population est alors de 944 habitants (1911) car Ste Marie, St Christophe et Sérignac sont encore des communes distinctes. En novembre 14 arrivent une trentaine de jeunes gens du Nord, âgés de 15 à 18 ans ; puis en décembre 34 personnes principalement de Maubeuge. « Ces réfugiés, tous de la classe ouvrière, et par conséquent peu aisée, furent accueillis avec l’empressement que l’on doit à des gens qui ont fui devant l’ennemi, lui abandonnant tout, qui ont parcouru pendant plusieurs jours les routes encombrées de troupes, qui ont subi toutes sortes de privations et qui ont été, ensuite, entassés à Boulogne sur des navires et finalement débarqués à La Pallice« . Mais, ajoute l’instituteur, « le plus grand nombre se sont contentés de l’allocation journalière et ont refusé tout travail manuel. Ils ont tranquillement continué de vivre leur existence coutumière avec des habitudes et des mœurs qui contrastent avec celles de nos populations« .
Une scolarisation très perturbée
Le cahier de Rioux-Martin note que « la fréquentation scolaire, mauvaise pendant les mois d’octobre, novembre, mars, avril, mai, juin et juillet est passable pendant les autres mois« … c’est-à-dire décembre, janvier et février ! En revanche, dans les communes voisines, elle est déclarée se dérouler normalement ou presque. Mais cette différence en dit peut-être plus sur l’objectivité des rédacteurs de ces cahiers que sur la réalité…
On pourra lire avec profit l’intégralité des ces cahiers sur le site des Archives départementales1, cet article n’en donne qu’un faible écho. Pour autant, la personnalité des instituteurs semble bien prendre le pas souvent sur l’objectivité, tant sont présents les jugements de valeurs et la nécessité à l’époque de galvaniser les sentiments patriotiques. À cet égard, Mme Benoist, l’institutrice de Rioux-Martin, semble faire preuve de beaucoup plus de retenue que ses collègues.
- on trouve ces cahiers à la cote 4 T 490 : pour s’y rendre, cliquer ici ↩︎







