Jacques Constantin, chirurgien des armées napoléoniennes
Jacques Constantin, le père de ma trisaïeule, ancien chirurgien des armées napoléoniennes1, a vécu à Moquet depuis son mariage avec Thérèse Zulmée Frichou en 1817 à sa mort en 1843, et il y a exercé la profession de médecin tout en s’occupant de l’exploitation agricole. Son oncle, Jean, avait épousé en 1790 Catherine Bodet et il était vétérinaire à Moquet au moins depuis cette année-là. Né le 28 mars 1789, à Sainte-Souline et probablement au village de Broue, Jacques est le fils de Pierre Constantin et de Catherine Ribéreau (en savoir plus).
Ce qui suit résulte d’une synthèse entre l’étude menée par l’un de ses descendants, Jean Charles Constantin, colonel d’infanterie, et les éléments que j’ai pu récupérer en consultant son dossier miliaire aux archives militaires de Vincennes.
Né quelques mois avant la Révolution, Jacques est donc enfant pendant ces années révolutionnaires, et il n’a que quinze ans lorsque Bonaparte devient Napoléon 1er. Une attestation en date du 13 juin 1809, signée du maire de Ste Souline indique qu’il n’a pas été appelé, ni pour l’active ni pour la réserve. Rappelons ici que les modes de recrutement des armées ont énormément varié entre le début de la Révolution et la fin du 1er Empire, et surtout qu’ils se sont progressivement durcis au fur et à mesure des besoins d’abord des guerres révolutionnaires puis de celles de Napoléon. Le principe de la conscription a été progressivement adopté, des commissions départementales procédant au tirage au sort parmi les conscrits pour désigner ceux qui rejoindraient l’armée.
Mais Jacques veut servir : il s’engage volontairement dans le service de santé et nous le retrouvons en septembre, officier de santé auxiliaire à l’hôpital maritime de Rochefort.
Le 24 septembre 1808 il lui est prescrit de se rendre à l’hôpital de l’île d’Aix pour servir sous les ordres des autorités du département de la guerre. A-t-il rejoint ce poste ? Nous n’en savons rien mais dans l’affirmative il n’a pas dû y rester longtemps car dès le 7 novembre 1808, il lui est ordonné de rejoindre l’hôpital de marine de Rochefort. Il est alors officier de santé de 3ème classe. Le 8 décembre de cette même année, le professeur J. Clémod, professeur d’anatomie physiologique à l’école de médecine navale du port de Rochefort certifie que « Jacques Constantin a suivi les cours qui sont faits à cette école depuis environ trois ans, qu’il a disséqué toutes les parties de l’anatomie et tenu une conduite exempte de tout reproche. »
Depuis probablement la fin de 1810, il a servi à l’hôpital militaire de l’île d’Aix. En effet le 16 septembre 1811, l’officier de la Marine de 1ère classe, faisant le service en chef de cet hôpital, lui délivre un certificat disant que « Constantin Jacques, officier de santé de 3ème classe, a été employé à cet hôpital en cette qualité, pendant un an. Son service ayant toujours été fait avec zèle et intelligence et la conduite d’ailleurs irréprochable qu’il a conservée lui a mérité le certificat que je lui ai délivré pour le servir et valoir ».
Je ne vais pas ici décrire l’intégralité de sa carrière militaire (son dossier à Vincennes contient une cinquantaine de pièces) mais seulement en retracer quelques grands traits. En mai 1811, il est attaché en qualité de chirurgien sous-aide aux hôpitaux de la 31ème division militaire, il doit donc partir de l’île d’Aix et se rendre à Groninge « où il devra être arrivé le 15 juillet prochain… à titre d’indemnité de route il lui est alloué une somme de 2f 50 par journée d’étape ». Le 16 octobre il a ordre de rejoindre l’hôpital de Leuwarden. Jacques va rester une année à cet hôpital de la Frise septentrionale. Cette région correspond au nord des Pays-Bas actuels ; mais elle était entre 1801 et 1814 un département de l’Empire napoléonien. Il a alors 22 ans.
Le temps a dû lui paraître long si on en juge par la demande qu’il adresse au Ministre Directeur de l’Administration de la Guerre. Cette correspondance datée du 7 septembre 1812 a pour objet une demande d’affectation à la Grande Armée et sa promotion au grade d’Aide-Major. En mention marginale, cette demande est appuyée par le chef de bataillon : « d’après les renseignements qui m’ont été faits par Monsieur l’officier de santé en chef de l’hôpital militaire de la bonne conduite morale et capacité du pétitionnaire, je crois procurer aux Armées un sujet capable de rendre de grands services aux militaires qui la composent », et toujours en mention marginale cette appréciation du commissaire de guerre du département de la Frise : « qu’il en a recueilli tous les témoignages les plus flatteurs en sa faveur ». Daté de la même date, le commissaire de la guerre du département de la Frise appuie la demande dans un courrier distinct. Le Ministre fera, en partie, droit à cette demande puisque par un ordre du 21 octobre 1812, il lui est signifié qu’il est nommé à compter du 17 octobre « pour être attaché en qualité de chirurgien sous-aide au 11ème C.A (Corps d’Armée). de la Grande Armée, 31ème Division d’Infanterie » de quitter Groninge et de se rendre sur le champ au Quartier Général du 11ème C.A., où il devra être arrivé, à Bremen le 4 novembre.

Cet ordre lui est remis par le commissaire des Guerres local le 28 octobre 1812. Notre sous-aide chirugien rejoint la division le 23 novembre.
Où a-t-il rejoint le Q.G. de la 31ème D.I. ? En cette période où la retraite de Russie est effective, il est difficile de situer l’endroit où est stationné la Division. Le 11ème C.A. venant d’Allemagne est en réserve, sauf une division maintenue à Smolensk, lors de la marche de la Grande Armée sur Moscou.
Selon certains dires familiaux relatés par Jean Charles Constantin, Jacques aurait été au passage de la Bérézina (25 au 29 novembre). S’il a été affecté à cette division de Smolensk, il est évidemment possible qu’il l’ait rejointe l’avant-veille à Studianka. Mais la distance de Leuwarden en Frise à Studianka en Russie est de l’ordre de 1750 km. Faire un tel trajet en moins d’un mois représente une moyenne de 60 km par jour. Une telle performance, avec les moyens de l’époque, la désorganisation qui régnait alors, les erreurs de parcours sans doute inévitables pour atteindre la destination finale paraît pratiquement impossible. Ce qui est certain cependant c’est que sur son état de services et campagnes qui lui furent délivrés en 1815, il est reconnu comme ayant fait la campagne de Russie, en 1812.
D’autre part il obtiendra le 7 mai 1813, du Général Baron Puthod, comte de la Grange, Commandant la 31ème Division, une attestation certifiant que « Mr Constantin, officier de santé attaché à la susdite Division a donné constamment des preuves de son zèle, capacité d’instruction, pour le service de sa Majesté Impériale et Royale et qu’en outre de cela il a traité avec un grand succès son beau-fils qui avait eu les deux pieds gelés dans la dernière campagne de Russie, enfin que ledit Mr Constantin l’a opéré des os nécrosés du métatarse et l’a guéri de cette opération qu’il a faite avec beaucoup d’adresse ». Ce qui montre bien d’ailleurs qu’à l’époque on pouvait être opéré et survivre à l’opération… malgré la précarité en hommes et en moyens des équipes médicales de l’époque.
Le 7 février 1713, Jacques est parti de Stettin pour Paris accompagner un officier malade, sur ordre du maréchal duc de Castiglione, et il est revenu le 23 avril. Un courrier daté de Dresde le 21 mai, et signé du général de division Dumas, Conseiller d’état intendant général, et adressé au comte de Cessac, intendant directeur de l’administration de la guerre, demande à ce dernier s’il faut pour cette période d’absence le payer en traitement de paix ou en traitement de guerre. Un rapport du 23 juin fait le point sur cette question et observe que Jacques n’aurait pas dû partir sans l’autorisation de l’Intendant Général. Mais attendu qu’il est parti à la demande du Duc de Castiglione (qui n’était pas le premier venu…), c’est au directeur de l’Administration de la guerre de décider. La réponse arrivera en juillet 1813. La pièce figure aux Archives de Vincennes et semble être un brouillon plus que le courrier définitif, mais il en ressort que Jaques sera bien payé au traitement de guerre vu la personnalité à l’origine de la demande, mais que ce sera la seule fois, trop d’indulgence ayant régné en la matière. Même en temps de guerre, et à une époque où ça tangue pas mal pour Napoléon, l’administration a ses règles et ses obsessions…
Indéniablement, Jacques a donc participé à la campagne de Russie, en tout cas à la fin de cette campagne et surtout à la retraite de la Grande Armée. Peut-être a-t-il recueilli malades et blessés de la Grande Armée vers Kovno ou Vilna, plus loin peut-être encore vers l’Est mais sa présence à la Bérézina semble bien improbable.
Le 15 avril 1813, il a alors 24 ans, il est enfin nommé au grade de chirurgien aide-major par le Ministre pour être attaché au 37ème Régiment de Ligne de la Grande Armée.
Donc, fin juin, notre aide-major rejoint sa nouvelle unité et va participer activement avec elle à la campagne d’Allemagne comme le prouve le document suivant : un état de perte du 37ème Rgt du 2ème C.A., 4ème Division d’Infanterie nous apprend que « Mr. Constantin, chirurgien, aide-major a eu un cheval tué par l’ennemi le 18 octobre 1813 près du village de Tackau où l’ambulance de son régiment était établie afin de donner de prompts soins aux blessés dudit régiment ». Cet état est signé à Müsserstadt, donc en pleine zone de combats.
Un autre état de services et campagnes établi par ce même régiment, le 1er octobre 1813 (1815 sur la pelure source) nous indique qu’en prodiguant ses soins aux blessés il fut atteint par un coup de lance à la gorge, blessure grave.

Que devint Jacques après cette blessure ? A-t-il été soigné sur place, à son ambulance ou évacué ? Nous n’en savons rien. Ce qui est certain, par contre, c’est que toujours au 37ème de Ligne, il va participer à la campagne de France de 1814 comme l’indique l’état de ses services.
Après l’abdication de Fontainebleau et pendant les 100 jours2. Jacques est certainement maintenu à son régiment puisqu’aucune interruption de service n’est indiquée sur ses papiers militaires. Nous ignorons encore où fut cantonné le 37ème de Ligne sous la première Restauration. Mais nous sommes certains qu’il va participer à la campagne de juin 1815 en Belgique. Le 37ème de Ligne fait partie du IIIème C.A. du Général Vandamme qui appartient au groupement du Maréchal Grouchy. En mars, ce Corps d’Armée est cantonné autour de Mézières où il couvre la frontière.
Par l’état des services et campagnes, nous savons que l’Aide-major Jacques Constantin « a rempli les fonctions de chirurgien-major pendant toute la campagne de 1815 où il s’est parfaitement distingué à la bataille du 16 Juin à Fleurus où il fit plusieurs amputations de tout genre avec la plus grande adresse ».
Nous ignorons l’itinéraire du 37ème Régiment à travers la France mais nous allons le retrouver en Corrèze, à 40 km de Tulle, sur les bords de la Vézère à Treignac. C’est là que Jacques va être libéré et renvoyé dans ses foyers le 4 octobre 1815, après 7 ans de service.
Ce 4 octobre les membres du Conseil d’Administration lui délivrent le certificat élogieux suivant : « Nous, soussignés, membre du Conseil d’Administration dudit régiment, certifie que Mr. Constantin, Jacques, Chirurgien Aide-Major a servi au sus-dit régiment depuis le 15 avril 1813 jusqu’à cette époque et a toujours rempli ses devoirs avec la plus grande exactitude et que son zèle, ses connaissances jointes à ses qualités morales que nous avons tous reconnues non susceptibles d’aucun reproche, doivent lui faire mériter l’estime et la bienveillance dues à ses mérites pour obtenir de l’emploi dans une des légions où il plaira à son Excellence le Ministre de l’employer. En foi de quoi nous lui avons délivré le présent ». Fait à Treignac, le 4 octobre 1815.
Par Uzerche et Pierre-Buffière, Jacques arrive à Limoges le 7 octobre, puis à Angoulême. De là il rejoindra sans doute Ste-Souline et Broue où il aura la joie de retrouver son père qui ne mourut que le 2 septembre 1819.
Jacques ne renonce pourtant pas et demande dans un courrier du 12 octobre 1815 à reprendre du service en faisant partie de la légion qui s’y organise [celle de son département] ou d’un autre. Un courrier du 31 octobre 1816 qui lui est adressé à son adresse parisienne du 93 rue de la Harpe (petite rue du Quartier Latin), lui indique qu’étant en activité au 1er mars 1815, et par décision du 17 juillet, il touchera la demi-solde du grade qu’il détenait au 1er mars, soit 750 frs annuels et ce jusqu’au 1er janvier 1817, époque à laquelle il sera statué définitivement sur son sort. Nous n’avons pas de pièce indiquant la teneur de cette décision définitive, mais on peut s’en douter puisque Jacques est totalement revenu à la vie civile.
Encore quelques formalités militaires à régler en novembre par des rappels d’indemnité que son ancien corps le 37ème alors à Niort, XIIème D.I. va lui payer le 15 novembre 1815, à savoir : « une gratification d’entrée en campagne : 400 Frs ; pour son cheval tué devant Leipzig le 18 octobre 1813 : 400 Frs ; pour ses effets perdus le 16 octobre 1813 : 300 Frs. »
Nanti de ce pécule Jacques va décider de poursuivre sa carrière médicale, dans la vie civile dorénavant.
Or pour avoir son diplôme de docteur en Médecine, il lui faut obligatoirement avoir son diplôme de bachelier, qu’il n’a pas. Il reprend courageusement ses études, à Paris bien certainement, puisque le 25 novembre 1816 il obtient son titre de bachelier de la faculté de lettres de l’académie de Paris. Il continue ensuite ses études de médecine, toujours à Paris où il habite en 1817 au 93 rue de la Harpe. Il passe le vendredi 21 mars 1817 son deuxième examen et son troisième le samedi 10 mai de la même année. Enfin le 4 juin 1817, il obtient son diplôme de Docteur en Médecine. Voici quel en est le libellé : « Faculté de Médecine de Paris. Je soussigné Doyen de la Faculté certifie que Mr. Constantin, Jacques, y a subi les quatre premiers des examens prescrits par la loi pour obtenir le titre de Docteur », à Paris le 4 juin 1817. Il semble vraisemblable que ses états de services aux Armées lui ont permis d’obtenir plus rapidement que de coutume, son diplôme de Docteur.
Le 21 décembre 1834 il est nommé par Louis-Philippe chirurgien aide-Major du Bataillon de la garde Nationale d’Yviers, petite commune voisine de Rioux-Martin : emploi qui ne lui a certainement pas donné beaucoup de travail…
De retour en Charente, Jacques va épouser à 28 ans le 7 octobre 1817 et à Rioux-Martin, Catherine-Génie Frichou qui vient d’avoir 17 ans en août.

Anne Marie Froin rapporte ce que disait sa grand-mère Marie Thomas, elle-même petite fille de Jacques et de Catherine : « [Catherine Frichou] mourût en 1870, à un âge très avancé [69 ans], son mari l’avait précédé de 10 ans je crois [en 1844 en fait, soit 16 ans avant), non sans avoir maintes et maintes fois évoqué ses souvenirs, surtout le cauchemar de la retraite de Russie. J’en entendis beaucoup et plus tard j’ai lu sans étonnement ce que les chroniqueurs et historiens ont pu écrire ».
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- illustration d’en-tête : Napoléon Ier harangue le deuxième corps de la Grande Armée avant l’attaque d’Augsbourg, Pierre Gautherot, Musée national du Château de Versailles ↩︎
- Période durant laquelle, entre mars et juillet 1815 Napoléon a conquis à nouveau le pouvoir, après sa première abdication à Fontainebleau en avril 1814, et avant sa seconde abdication suite à la défaite de Waterloo en juin 1815. ↩︎







